Redécouvrir Lynda Lemay

Ce que chante Lynda Lemay parle directement au cœur, elle nettoie les plaies et, sinon guérir, fait du bien. Beaucoup de bien.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Ce que chante Lynda Lemay parle directement au cœur, elle nettoie les plaies et, sinon guérir, fait du bien. Beaucoup de bien.

Presque trente ans plus tard, à l’occasion de son retour aux Francos, retrouvailles avec la chansonnière québécoise la plus durablement populaire de l’Europe francophone. L’histoire d’un long malentendu enfin résolu.

Nous sommes chez elle, à Verchères. Rebonjour, Lynda Lemay, ça fait longtemps, hein ? « C’était pour le premier album, me semble. Une rencontre enthousiaste, joyeuse, on s’était révélé notre passion commune pour Johnny [Hallyday] », raconte-t-elle. « Et plus jamais ensuite… »

Dans la vaste maison achetée en 1995, où ses filles ont grandi, où les guitares acoustiques servent de décoration et de haie d’honneur, des agrandissements géants de photos d’elle avec Aznavour, Lama, et Johnny, bien évidemment. Notre Johnny, toujours vivant, même disparu. Dans l’autobus de tournée en Europe, c’est lui qui chante : « Pour moi la vie va commencer… »

Crevons l’abcès. La désaffection tient en quelques mots : le « syndrome de la poignée de porte ». Elle soupire et grimace : d’autres ont enfoncé ce clou, ont décrété qu’elle était coupable d’être douée, que ses chansons, notamment Drôle de mine et L’œil magique, montraient que cette capacité d’écrire sur tout et n’importe quoi entachait la crédibilité de tout son répertoire. Y compris Le plus fort c’est mon père, qui émeut pourtant aujourd’hui, quand on feuillette les quelque 250 pages d’Il était une fois mes chansons, le recueil commenté et illustré de son œuvre (paru en 2021, avec la collaboration de Baptiste Vignol). Là-dedans, on trouve toutes les cinq pages une ligne, un couplet, une histoire rappelant sa réelle capacité, jamais démentie : Lynda Lemay sait rendre avec justesse une émotion et toucher les gens. De tous âges. Et même un critique au jugement péremptoire et au bannissement facile.

Soixante et une fois l’Olympia

Ce n’est pourtant pas le livre qui nous amène à Verchères, pas plus que La vie est un conte de fous, mais le spectacle qu’elle va présenter vendredi aux Francos et en tournée à travers le Québec. C’est un chiffre qui a fait l’effet, qui a tout chamboulé : 61.

Lynda Lemay a « fait » L’Olympia de Bruno Coquatrix, en haut de l’affiche, soixante et une fois. La soixante-deuxième est déjà à l’horizon prochain. Sans qu’on le sache ici, partout, depuis trois décennies, les gens viennent et reviennent à sa rencontre, lui remplissent ses salles, les grandes, moins grandes et les immenses. À ses spectacles de trois heures s’ajoutent deux bonnes heures où elle écoute les spectateurs et leur parle, un à un, séance de signatures à laquelle jamais elle ne se soustrait.

C’est un ami commun qui m’a envoyé de là-bas ses « reportages », histoire de partager son ahurissement, son émerveillement devant pareil phénomène. Comment diable se peut-il qu’on fasse un tel plat dans les médias québécois autour du premier Olympia d’un Pierre Lapointe (très méritoire) et si peu de cas autour de la chansonnière la plus fidèlement suivie et aimée depuis les Lama, Bécaud, Aznavour, Brel et Brassens ?

Plébiscitée, éclipsée, acclamée

 

Tentative d’explication par l’intéressée : « Je pense qu’au Québec, ma carrière a été en grande partie éclipsée par les potins, qu’à certains moments, ça a tellement pris toute la place qu’il n’y en avait plus pour ce que j’avais à dire dans mes chansons. Je ne veux pas généraliser : il y a au Québec pas mal de gens qui m’ont toujours suivie, mais l’attention médiatique, disons, a été détournée. »

Même en France, où elle a fait à la fois les unes de Paris Match et Télérama, son statut de chanteuse populaire la suit comme le parrainage de Pascal Sevran, maintenant décédé. Loin des Inrockuptibles et des classements « tendance ». « L’œuvre l’emporte sur le tube », résume l’éditeur Gérard Davoust dans la préface du livre.

« Ça tient aussi au fait que je ne suis pas très vedette. Ce n’est pas ma nature. Je sers mes chansons, je suis au service de gens qui s’y retrouvent, des gens que ça aide. » Ce serait une belle description : Lynda Lemay, l’aidante naturelle de la chanson. Ça ne rendrait pas encore justice à ses merveilles de confection et à ses miracles de doigté émotionnel.

Certains vétérans du métier disent que Lynda Lemay est « la Félix Leclerc du XXIe siècle ». Rien de moins. Ce qu’elle chante parle directement au cœur, elle nettoie les plaies et, sinon guérir, fait du bien. Beaucoup de bien.

On peut penser aussi à un Springsteen qui attrape au vol les « audibles » (les demandes spéciales) et y répond illico. Lynda Lemay passe également un temps fou à préparer des chansons réclamées par écrit le jour du spectacle afin de les inclure, nommément. Tout est personnel. « Les gens me l’ont dit souvent : ils viennent parce qu’ils veulent la suite, les nouvelles histoires, où j’en suis, où ils en sont eux-mêmes. On se nourrit mutuellement. Oui, j’ai des chansons incontournables, mais tous mes spectacles sont majoritairement composés de nouveautés. J’avance dans la vie, mon public aussi, et cette chance que j’ai de les retrouver, fidèlement, au-delà des modes et des courants musicaux, je la chéris. » Une éthique du don de soi qui fait penser à Johnny Hallyday, justement. Ne pas décevoir. Ne jamais décevoir. « Je reste jusqu’à ce que la dernière personne parte. L’autobus attend, même si on a huit ou neuf heures de route à faire. C’est pas pour être fine que je fais ça. C’est moi qui les trouve fins de rester pour me rencontrer, et je me branche sur leur énergie, leur amour. »

L’accélérateur

On finit par comprendre : elle est prolifique parce que les gens en redemandent. « Si ça bout en moi, c’est parce qu’ils “allument le feu”, comme dit la chanson de Johnny. L’inspiration, c’est un cadeau, on va pas l’éteindre. » Elle se met au défi, le relève, et en trouve un autre, plus exigeant encore. Depuis l’an dernier, elle planche sur une série d’albums. Onze ! À partir de dix textes, elle multiplie par dix les musiques : différentes mélodies, différents accords, arrangements, styles. Dix textes pour cent chansons.

« J’avais envie d’un défi musical, d’aller là où je n’étais pas allée. C’est peut-être la mi-cinquantaine qui me fait ça, mais j’ai vraiment pesé sur l’accélérateur. » En contrebas de la maison, au bord du fleuve, un véritable trapèze attend les prochains sauts. Oui, dans le vide, mais pas sans filet. Un défi fou à la fois.

Si ça bout en moi, c’est parce que [les gens] “allument le feu”, comme dit la chanson de Johnny. L’inspiration, c’est un cadeau, on va pas l’éteindre.

Lynda Lemay sera au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts vendredi, à 20 h. Son spectacle sera suivi d’une tournée au Québec jusqu’en septembre, puis en Belgique et en France jusqu’en décembre.

 

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