Arcade Fire dessine sa carte du ciel

Les restrictions liées à la pandémie ont compliqué la production du nouvel album d’Arcade Fire, WE. «Nous avons finalement réussi à nous retrouver seulement trois ou quatre semaines, pour enregistrer le plus de chansons possible», raconte Win Butler.
Photo: Jose Govea Les restrictions liées à la pandémie ont compliqué la production du nouvel album d’Arcade Fire, WE. «Nous avons finalement réussi à nous retrouver seulement trois ou quatre semaines, pour enregistrer le plus de chansons possible», raconte Win Butler.

Les étoiles se sont alignées pour Arcade Fire puisque son sixième album, WE, paru la semaine dernière, a été généralement bien accueilli par les admirateurs et la critique. Les étoiles, et — surprise ! — un trou noir de plus de quatre millions de fois la masse de notre soleil baptisé Sagittarius A*, qui, incidemment, sert de titre à la dernière chanson de la face A de WE. Coïncidence ? Sagittarius A* fait aujourd’hui les manchettes après qu’on en a dévoilé jeudi la toute première image, lors d’une conférence de presse durant laquelle Win Butler et Régine Chassagne ont chanté leur nouvelle chanson. « Ben oui, on a fait ça ! » s’étonnait encore Régine, jointe jeudi par Zoom en compagnie de son conjoint, Win Butler.

« It’s crazy », échappe Butler, précisant que « la conférence s’est déroulée en direct de Munich, avec le directeur de cette organisation… Comment ça s’appelle déjà ? » demande-t-il en se tournant vers Régine. Ça s’appelle l’Observatoire européen austral, qui coordonne les travaux d’une équipe nommée Event Horizon Telescope. « Ça fait dix ans qu’[elle] cherche cet endroit dans l’espace pour photographier le trou noir, grâce à la triangulation » et à la mise en œuvre d’une dizaine de télescopes à travers la planète, poursuit Régine, tout sourire.

On a longtemps raillé à propos de la poussive campagne de marketing entourant la parution d’Everything Now, il y a cinq ans ; cette fois, le coup de pub est bien trouvé, il faut l’admettre — bravo ! Régine sursaute : « Non, non ! On a reçu il y a 24 heures un courriel nous demandant si nous accepterions de chanter la chanson durant la conférence de presse le lendemain ! »

La chanson End of the Empire IV (Sagittarius A*) clôt l’apocalyptique première face du nouvel album, qui commence par l’expression de « l’âge de l’anxiété », comme le chantent Win et Régine. Sur cette cérémoniale ballade citant la Divine Comédie, de Dante, Win chante aussi cette phrase qui a fait jaser : « Fuck season five ! » Il n’en fallait pas moins pour que les adeptes y voient une sorte de déni du cinquième album, Everything Now, perçu comme le maillon faible du lot. Win met les choses au clair : que nenni.

« Il ne faut pas prendre le texte si littéralement. Dans la chanson, je dis aussi : “The clothes don’t fit me right / Must be the wrong body type”. Ça pourrait aussi être un commentaire sur la mode ! La phrase veut plutôt évoquer… Tu sais, ces conversations qu’on a : “Quelle série t’écoutes en ce moment ? Quel show t’a accroché sur Netflix ?” » Régine le coupe : « C’est à propos de la génération sans fin de nouveaux contenus. » Win reprend le fil de sa pensée « Et j’ajoute : “ I unsuscribe” , je veux me désabonner de votre liste d’envoi. Enfin, je crois même qu’Everything Now est l’une des meilleures choses qu’on a faites, alors je ne serais certainement pas allé dire “Fuck mon album…”Je l’aime, cet album ! »

Collaboration féconde

 

« On est excités à l’idée que WE soit enfin sorti, poursuit Win. Sa gestion a pris une éternité, on a mis des efforts énormes là-dedans », notamment en raison de la pandémie, qui a bouleversé sa conception et qui justifiait l’appel lancé au réalisateur Nigel Godrich (Radiohead), venu épauler Win et Régine. « À cause de la COVID, les frontières sont longtemps restées fermées, si bien qu’il nous a fallu huit ou neuf mois avant de réussir à réunir tout le monde » en studio à La Nouvelle-Orléans, raconte Win. Le couple y passe la majorité de son temps.

En l’absence des collègues d’Arcade Fire, « nous avons finalement réussi à nous retrouver seulement trois ou quatre semaines, pour enregistrer le plus de chansons possible » parmi la trentaine que le couple avait composées. Nigel Godrich a servi de boussole en studio pour guider efficacement le groupe. « C’est un si bon ingénieur de son, et surtout, puisque nous étions dans une période de travail très intense, nous n’avions pas le temps de nous remettre en question. » Le groupe s’est appuyé sur l’expertise du réalisateur pour créer du sens dans l’éclectique WE.

La prochaine tournée, qui verra Arcade Fire offrir sa seule date en festival le 29 juillet à Osheaga, se fera sans Will Butler, qui annonçait la semaine dernière avoir quitté le groupe. Son départ aura-t-il un effet sur la manière dont le groupe se comporte sur scène ? On verra bien, mais Win rappelle que son frère n’était pas de la formation de départ lors de la tournée pour l’album Funeral (2004), qui incluait plutôt le guitariste Dan Boeckner, de Wolf Parade, lequel reprend aujourd’hui du collier pour le prochain cycle de concerts.

« Et on a invité [le percussionniste] Paul Beaubrun, un des membres de Boukman Eksperyans, à jouer avec nous, souligne Win. Il est électrisant, c’est un des performeurs les plus doués que je connaisse. » Régine l’appelle « mon cousin, évidemment à cause de notre connexion avec Haïti. Sur scène, la chimie est si naturelle avec Paul et Dan ».

Ça crève l’écran Zoom, Régine est excitée comme une puce à l’idée de reprendre la route. Aucune nervosité, après tout ce temps loin des foules ? « Non, non, au contraire ! assure Régine. Eille, on vient de passer à travers un tas de choses, c’est le moment de revivre, let’s go ! On est là, on apprécie le temps qu’on passe ensemble, c’est dans cette optique que j’attends la tournée. Lorsqu’on a joué au Bowery à New York [à la fin mars], c’était l’abandon, c’était formidable ! »

Oui, à ce propos… Vous avez donné des concerts surprises à La Nouvelle-Orléans, à New York, à Londres, pourquoi pas à Montréal, comme dans le bon vieux temps ? Régine gigote sur sa chaise : « Je sais, je sais ! Je dois vous dire que tous les plans qu’on fait ces temps-ci sont écrits au crayon mine. Il faut constamment tout effacer à cause de ceci ou cela, généralement à cause de la COVID… Juste revenir au Canada pour jouer aux Juno, c’est compliqué. On va au moins jouer à Osheaga ! »

On a reçu il y a 24 heures un courriel nous demandant si nous accepterions de chanter la chanson durant la conférence de presse le lendemain !

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