Maryze chante aussi dans la langue des secrets

Maryze a quitté son emploi de journaliste pour vivre sa vie en musique, à temps plein et à Montréal.
Photo: Taylor Priede Maryze a quitté son emploi de journaliste pour vivre sa vie en musique, à temps plein et à Montréal.

Intitulé 8, le premier album de Maryze prouve qu’à l’heure des choix, elle fit le bon : celui de quitter sa ville de Vancouver et son emploi de journaliste au service français de Radio-Canada pour vivre sa vie en musique, à temps plein et à Montréal. Entre (hyper) pop et R&B, l’autrice-compositrice-interprète chante le chemin parcouru, « ma relation avec moi-même et les autres, à travers les ruptures, le pardon et l’acceptation de soi, une façon de rendre hommage à la petite moi, l’ado d’alors, qui a vécu plein de choses et lui dire qu’aujourd’hui, ça va mieux. On est passées à travers ».

Le pop-punk fut un phénomène générationnel qui, une quinzaine d’années plus tard, prend sa revanche. Juste ici, chez nous, Sophia Bel et D4vid Lee nous ont proposé des albums où le punk, sucré et émotif, transpire à travers des productions modernes influencées par la pop électronique, le rap et le R&B. Au tour de Maryse Bernard, de son vrai nom, de contribuer à cette forme de retour en grâce d’une scène musicale souvent snobée sur 8, un album chargé de références musicales amalgamées avec intelligence par la musicienne et son collaborateur Solomon K-I.

« Oui, c’est un peu la revanche du pop-punk, mais aussi de manière plus personnelle sur ma chanson Emo », qu’on décrira effectivement comme la plus rock de cet éclectique album, mais un rock qui s’annonce d’abord acoustique, avant que les accords de guitares viennent labourer le refrain, probablement comme à l’époque du groupe Woodmen, que Maryze avait fondé à l’âge de 15 ans, à Victoria. « Dans cette chanson, les paroles m’ont été inspirées par ce gars avec qui je sortais et qui snobait mes goûts musicaux. À l’époque, j’aimais Fall Out Boy, Panic! at the Disco, des groupes comme ça. Quand il m’envoyait ses playlists, moi, je les écoutais, mais lorsque c’était moi qui lui en envoyais, il ne me prenait pas au sérieux… Oui, on s’est moqué de cette musique, mais elle a quand même rejoint toute une génération d’ados, elle a eu un impact sur leur vie, c’est fort. »

« On croyait que cette musique expliquait l’histoire de nos vies et, de lamême manière, mon album est le reflet de différents stades de la mienne, dont mon adolescence. » Une époque que Maryze décrit en termes plutôt sombres, avec ses passages dépressifs, son cycle destructif, ses problèmes de santé mentale. L’épreuve est au cœur de la chanson Squelettes, puissant duo avec la Montréalaise Backxwash où l’émotion est décuplée par le contraste entre le timbre fin et enchanteur de la voix de Maryze et celui, rugueux et furieux, de la rappeuse.

Composée il y a près de cinq ans, cette chanson est aussi l’unique en français de l’album. « Elle est personnelle, j’y suis très vulnérable, c’est pourquoi je l’ai écrite en français. [Avant de déménager à Montréal], j’écrivais en français lorsque je ne voulais pas que les gens me comprennent, puisque je faisais partie d’une scène musicale anglophone. Donc écrire en français, c’était pour moi une manière de garder certaines choses secrètes, mais bon, aujourd’hui, à Montréal, tout le monde me comprend. »

C’est Backxwash qui, selon Maryze, est parvenue à mettre un point final à Squelettes. « Honnêtement, j’aurais aimé qu’il y ait plus de chansons en français sur l’album ; j’en avais d’ailleurs composé deux autres, mais elles cadraient moins avec le reste de l’album. » Elles figureront sur un prochain projet « que je veux en français, parce que ça fait partie de mon identité ». Mère anglophone, mais père d’origine bretonne, mélomane éclairé, qui a animé, dans les années 1990, une émission musicale sur les ondes de Radio-Canada à Vancouver, où Maryze a grandi.

« Mon père rapportait toujours des disques à la maison, des disques de partout à travers le monde qui ont nourri mes influences : de la musique celte, de la musique latine, des trucs plus pop, parfois plus alternatifs, j’ai grandi dans tout ça », dit Maryze, aussi férue de R&B contemporain, celui des Destiny’s Child, Ciara ou Alicia Keys de son enfance, et dont l’influence s’entend sur des perles comme Mutable et Experiments. À celles-là s’ajoutent les couleurs pop électroniques inspirées par le travail des artisans de PC Music, label phare du courant hyperpop.

Les plus perspicaces reconnaîtront même l’emprunt au folklore musical breton qu’a fait Maryze : le refrain de Witness, langoureuse ballade électro-pop, est celui de Tri Martolod (« Trois matelots »), air traditionnel rendu célèbre dans les années 1970 par Alan Stivell, plus récemment repris par Nolwenn Leroy, et dont le groupe rap celtique Manau a tiré un succès dans la francophonie en 1998 avec la chanson La tribu de Dana.

« La version originale en breton jouait beaucoup à la maison quand j’étais petite, se rappelle Maryze. Je crois que le public anglophone ne reconnaîtra pas cette mélodie, mais je l’aime beaucoup et je tenais à l’inclure sur l’album, accompagnée d’un texte original. C’est comme un petit message adressé à mes ancêtres… »

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Maryze, Hot Tramp Records

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