Un choix de haute tenue pour Payare

Le chef d'orchestre Rafael Payare
Photo: Antoine Saito Le chef d'orchestre Rafael Payare

Le chef vénézuélien Rafael Payare, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), verra paraître, vendredi 6 mai, le premier enregistrement de sa carrière de chef : une Symphonie no 11 de Chostakovitch de haute tenue, captée en concert avec son orchestre de San Diego, en Californie.

Enregistrée juste avant la pandémie, les 20 et 21 février 2020 au Copley Symphony Hall de San Diego, la 11e de Chostakovitch, « Année 1905 », est publiée par Platoon, dont c’est peu ou prou la première sortie classique. Il ne s’agit pas d’un CD puisque le support physique est devenu anecdotique aux États-Unis. L’enregistrement ne sera accessible qu’en téléchargement et en écoute à la demande à compter de vendredi.

Le choix de l’œuvre expose Rafael Payare et son orchestre à des comparaisons de haut vol. Avec les versions russes d’une part (Kondrachine, Rojdestvenski), un trio majeur d’enregistrements de chefs russes réalisés en Occident (Barchaï, Lazarev, Kitajenko) et au moins trois relectures passionnantes (Berglund, Haitink, Wigglesworth).

La symphonie de l’oppression

La 11e Symphonie a été composée en 1957, à l’époque où Chostakovitch était en phase de réhabilitation auprès des autorités soviétiques. Celles-ci désiraient commémorer la révolution d’octobre 1917. Chostakovitch choisit plutôt la répression de l’insurrection de 1905, où l’armée impériale lors du Dimanche rouge tira sur des manifestants à Saint-Pétersbourg et fit des centaines de morts. Les édiles n’y trouvèrent évidemment rien à redire, alors que pour Chostakovitch, le parallèle en filigrane avec la répression soviétique en Hongrie en 1956 était trop tentant. Mais à peine lavé des soupçons, le compositeur se remit en position délicate…

La Onzième a été traitée comme une symphonie plutôt mineure et descriptive jusqu’aux années 1980. Mais il y a eu, là aussi, une perestroïka. Musicale, cette fois. Les deux visions esthétiques coexistent toujours : une vision épique descriptive (initiale) et une vision qui fait entendre et ressentir le poids du drame « en dedans », avec des tempos beaucoup plus lents (le 1er mouvement qui campe le portrait de la situation peut passer de 13 à 18 minutes !). Paavo Berglund en 1980, Guennadi Rojdestvenski en 1983 et Bernard Haitink en 1983 sont les pionniers de cette nouvelle lecture que des chefs comme Neeme Järvi ou Vasily Petrenko n’ont pas suivie et que Mark Wigglesworth a creusée.

C’est cette voie dramatique raisonnée qu’emprunte Rafael Payare avec une interprétation dense et concentrée, au « In Memoriam » (3e mouvement) très éploré, alors que d’autres (Lazarev, Rojdestvenski) y décèlent le ferment de l’espoir. Dans le Finale, Payare met plus de hargne qu’Haitink. La réussite du chef et de son excellent orchestre (cuivres, bois, percussions !) est amplifiée par une excellente prise de son de Douglas R. Dillon, pas « claquante » sur les percussions (caisse claire), mais efficace et bien étagée, qui pourra assurément concourir pour le Grammy l’an prochain.

Cette parution Platoon nous dit-elle quelque chose du futur Payare-OSM ? Platoon, entité inexistante en classique, est une société créée en 2016 qui offre aux artistes des services d’enregistrement, de marketing et de distribution. C’est l’Orchestre symphonique de San Diego, et non Rafael Payare, qui a fait affaire avec cette société, désormais propriété d’Apple. Par ailleurs, il serait très surprenant de voir l’OSM renoncer au support physique. La chose est à suivre, mais ce premier pas de notre nouveau chef dans le monde de l’enregistrement est pertinent et encourageant.

Chostakovitch : Symphonie no 11, « Année 1905 »

Orchestre symphonique de San Diego, Rafael Payare. Platoon PLAT13061 (numérique uniquement). Parution : 6 mai 2022.

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