Le nouvel opéra selon Marc Boucher

«Il faut remettre l’opérette dans l’offre québécoise. C’est dans notre ADN comme peuple, comme ville», estime le directeur général et artistique du festival Classica, Marc Boucher.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Il faut remettre l’opérette dans l’offre québécoise. C’est dans notre ADN comme peuple, comme ville», estime le directeur général et artistique du festival Classica, Marc Boucher.

Le projet de nouvel opéra métropolitain, la « division lyrique » de Classica, sera bientôt dévoilé par le directeur général et artistique du festival, Marc Boucher. Son objectif : donner du travail aux chanteurs d’ici, ainsi que présenter le répertoire français. Trois opéras et opérettes sont prévus dès 2023.

« À partir du moment où l’on accepte des élèves dans des classes de chant des facultés de musique, je pense qu’on a la responsabilité de se demander : “Est-ce qu’on va en faire des chômeurs ou pas ?”» souligne M. Boucher lorsqu’interrogé par Le Devoir.

Il y a 25 ans, quand j’étais à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, il y avait entre 50 et 60 soirs professionnels d’opéra au Québec,
c’est-à-dire de 50
à 60 occasions pour les chanteurs professionnels de venir exercer leur métier. Nous sommes rendus à 16, une vingtaine en incluant l’Opéra de Québec.

 

Parmi les moteurs de la création de cette nouvelle compagnie, il y a une « passion pour cette génération fantastique de chanteurs, issus de nos établissements d’enseignement et qui inspirent des opéras, des rôles ». Mais il y a aussi un constat laconique : « Il y a 25 ans, quand j’étais à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal, il y avait entre 50 et 60 soirs professionnels d’opéra au Québec, c’est-à-dire de 50 à 60 occasions pour les chanteurs professionnels de venir exercer leur métier. Nous sommes rendus à 16, une vingtaine en incluant l’Opéra de Québec. C’est nettement insuffisant pour laisser croire aux artistes qu’ils vont pouvoir gagner leur vie. »

Retour au bercail

Marc Boucher cherche à « recréer l’effervescence d’un passé pas si lointain, contribuer à la renaissance du secteur, voire aller même au-delà ».

Encouragé par l’expérience de l’édition 2021 du festival Classica, avec la présentation et le succès de La clémence de Titus de Mozart dans des conditions pourtant minimalistes, il est à la recherche d’un nouveau modèle. « Au-delà de présenter ceci ou cela, l’objectif est d’augmenter le travail pour les artistes québécois et francophiles. Sur la planète, le monde de l’art lyrique est endetté. Le Metropolitan Opera a 300 millions de dollars américains de dettes. L’opéra n’est pas rentable, certes, mais à ce point-là, c’est problématique. »

Dans ses réflexions, Marc Boucher a imaginé le retour des troupes et de contrats à long terme (plusieurs mois) qui lui permettrait d’engager des chanteurs pour plusieurs projets.

« Seize chanteurs ont travaillé à notre projet d’enregistrement, pour Atma, de mélodies de Massenet, raconte Marc Boucher au Devoir. Nous avions notamment Marie-Nicole Lemieux, Frédéric Antoun, Michèle Losier, Julie Boulianne. La plupart d’entre eux, lorsque je leur disais : “On crée une compagnie qui vous engage comme salariés et vous réserve six ou huit mois dans l’année pour trois productions”, la réponse était oui. » Aux yeux du baryton et directeur artistique de Classica, « il y a une difficulté et une lassitude de la vie de chanteur : c’est dur de voyager d’être seul dans sa chambre d’hôtel. Tout le monde veut travailler à la maison ».

Marc Boucher reste vague sur les moyens supplémentaires nécessaires. « Avant de parler de moyens, peut-on parler de rationaliser les dépenses ? Le budget de l’Opéra de Montréal est de 8 millions de dollars. Il y a 40 ans, quand ils ont débuté, ils étaient 4 dans les bureaux, maintenant ils sont 30. Quand on a un directeur artistique et un adjoint du directeur artistique, un directeur général et un adjoint du directeur général, ce sont quatre salariés et, à mon avis, trois de trop. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a moyen de recréer des œuvres avec des budgets raisonnables et de prioriser les bonnes choses : la voix et l’expérience. Notre Clémence de Titus était minimaliste, mais vous avez vécu une expérience lyrique intéressante avec le peu de moyens que nous avions, parce que le projet relevait d’une direction artistique. Entre ce “plus minimaliste possible” et des dépenses extravagantes, il y a de la marge, et nous sommes capables d’aborder ce développement avec une approche raisonnable de dépenses si l’on base cela sur l’esprit de troupe. En tout cas, une chose est certaine : si j’avais 8 millions comme l’Opéra de Montréal, je ne ferais pas 16 soirs d’opéra ! »

Trois opéras en 2023

 

Les trois premiers ouvrages, présentés en 2023, sont déjà définis. L’homme qui rit, une création d’Airat Ichmouratov sur l’œuvre de Victor Hugo, affichera Jean-François Lapointe, Hugo Laporte, Florence Bourget, Antonio Figueroa, Sophie Naubert et Magali Simard-Galdès en version concert.

Le festival ressuscitera également, en version scénique, L’adorable Belboul, une opérette de Jules Massenet, perdue, puis redécouverte en 2017. « Massenet pourra être mis en scène, car l’orchestration pour deux pianistes, trombone et clarinette permet de dégager le plateau », nous dit Marc Boucher.

Troisième œuvre : Miguela, un opéra en trois actes de Théodore Dubois. Il s’agira de la création mondiale de cet ultime ouvrage lyrique de Dubois, pour laquelle le festival accueillera le remarquable chef français Benjamin Levy.

« Si l’on croit toujours que Montréal est la plus grande ville francophone en Amérique du Nord, il y a fort à parier qu’il y a un marché pour des œuvres avec une signature marketing très claire. Nous visons donc la présentation d’œuvres françaises, opéras et opérettes. » Marc Boucher remarque que « traditionnellement, l’opérette a toujours fonctionné très fort, ici ».

« Il faut remettre l’opérette dans l’offre québécoise. C’est dans notre ADN comme peuple, comme ville. Par ailleurs, on parle de la génération exceptionnelle de chanteurs. Mais ajoutons à cette génération des Benoît Brière, Stéphane Rousseau, Anthony Kavanagh, qui sont d’excellents chanteurs, et on revient à cette tradition d’union du théâtre et du lyrique avec un mélange exquis de comédiens et de chanteurs pour présenter ce répertoire. »

Pour mettre en place tout cela, Marc Boucher devra régler un « petit » problème. Classica sera « apatride » à partir de juin, puisque Saint-Lambert, sur la Rive-Sud de Montréal, n’a pas renouvelé son association avec le festival après les récentes élections municipales. « Il y a diverses options sur la table. C’est notre quatrième administration. Les administrations passent, le festival ne passera pas, car il reste en très bonne santé financière. À Longueuil, par exemple, il y a d’immenses besoins auxquels le festival Classica peut répondre. »

Une rencontre est prévue avec Catherine Fournier, mairesse de Longueuil, dans la semaine du 22 mai. Saint-Lambert fait partie de l’agglomération de Longueuil, une information d’importance quand on sait qu’un projet de nouvelle salle de 870 places permettant la présentation d’opéras mis en scène (donc avec fosse d’orchestre) est dans la ligne de mire à Saint-Lambert pour 2025. L’emplacement serait donc « cohérent avec un contrat qui viendrait de Longueuil ou de l’agglomération de Longueuil » pour Marc Boucher et le festival.

Une création pour Marie-Nicole Lemieux

 

Le directeur de Classica et du Nouvel Opéra métropolitain a des plans à long terme. Le nombre de productions avec mises en scène ainsi que le nombre de représentations, qui privilégieront l’embauche d’artistes, de créateurs et de musiciens québécois, « iront croissant au fil des saisons », notamment à travers le développement de partenariats ici et à l’international.

Par exemple, à l’horizon 2024 on trouve, en collaboration avec Sylvie Bouissou, directrice des Éditions Rameau, un projet de musiques inédites de Jean-Philippe Rameau en version de concert avec ballets. Ce programme a vocation d’être ensuite exporté en France.

Cette même édition juxtaposera une création de Jaap Nico Hamburger sur la vie de Sarah Bernhardt écrite pour Marie-Nicole Lemieux et Der Kaiser von Atlantis, le magistral opéra composé par Viktor Ullmann en 1943 dans le camp de concentration de Theresienstadt.

 

« En filigrane seront abordées la montée des régimes totalitaires, les guerres, les restrictions des libertés, l’égalité homme-femme, la parole, la déclamation comme force politique et la fragilité de l’espèce humaine. […] La matière est vaste et les parallèles, nombreux », résume Marc Boucher.

En concert cette semaine

Le pianiste gallois Llyr Williams joue la Sonate D. 959 de Schubert à la salle Bourgie, le mardi 26 à 19 h 30.

Mathieu Lussier dirige un programme « Soupers du Roy » avec Arion, du vendredi 29 avril au dimanche 1er mai à la salle Bourgie.

Jane Glover et Paul Lewis jouent L’empereur de Beethoven avec l’OM à la Maison symphonique, vendredi 29 avril à 19 h 30.


 



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