«Better in the Shade», le monde sans métaphores de Patrick Watson

Sur «Better in the Shade», Patrick Watson aborde les thèmes de l’intimité et du contact avec les autres avec des mots mieux soignés. Tout, ajoute-t-il, tient dans l’intention, «dans l’histoire que tu veux raconter, et la manière de le faire.Personnellement, j’approche ça de manière très claire et directe».
 
Photo: ​Valérian Mazataud Le Devoir Sur «Better in the Shade», Patrick Watson aborde les thèmes de l’intimité et du contact avec les autres avec des mots mieux soignés. Tout, ajoute-t-il, tient dans l’intention, «dans l’histoire que tu veux raconter, et la manière de le faire.Personnellement, j’approche ça de manière très claire et directe».
 

Patrick Watson a noté quelque chose de différent dans l’attitude du public depuis que ses musiciens et lui ont repris les concerts. « Avant la pandémie, je trouvais parfois le public endormi, peu énergique. On dirait que le monde s’est réveillé aujourd’hui. Les spectateurs sont plus allumés, comme s’ils se trouvaient chanceux de pouvoir enfin voir un concert. D’une certaine manière, la COVID a réveillé les gens », et lui y compris. Il a passé ces deux dernières années à remettre en question sa conception de la musique, une démarche qui s’entend sur les énigmatiques et évocatrices compositions de Better in the Shade, son nouvel album.

Ça s’entend par exemple dans le son des synthétiseurs roulant comme des vagues sur cette douceur baptisée Little Moments, un hommage au travail de Vivian Maier. « Tu la connais ? Elle était photographe, mais en fait, elle fut reconnue après sa mort » en 2009, à l’âge de 83 ans. Une drôle d’histoire, raconte Patrick Watson : peu avant son décès, un collectionneur de Chicago a fait l’acquisition d’une partie de ses archives — de son vivant, elle aurait pris au-delà de 150 000 clichés. Des scènes de la vie quotidienne surtout croquées à New York, à Chicago et à Los Angeles, des années 1950 à sa mort. Depuis une dizaine d’années, son travail est exposé dans plusieurs grandes villes du monde.

« J’aime ses photos parce que souvent, le monde s’accroche à des nouvelles spectaculaires et à de grands drames, mais la photo de Vivian Maier est plutôt une collection de petits moments, explique Watson. Pour moi, la vie est faite de ces petits moments dans lesquels on découvre de la magie. Et c’est dans ces petits moments qu’on trouve aussi les meilleures histoires. Pour un artiste, prendre ces petits moments de la vie des gens et en faire des chansons, c’est beaucoup plus important que d’écrire sur les grands événements du monde. Je pense qu’on sert mieux le public en faisant ça. »

Better in the Shade n’aborde pas la crise du logement, le réchauffement climatique, la guerre ou l’effet d’un nouveau variant, mais plus simplement quelques-unes des impressions que nous ont laissées, collectivement, ces deux dernières années. Blue, par exemple, « une chanson qui parle de notre dépendance aux blues », pas la musique, mais l’état d’esprit. Comme dans : avoir les bleus ou, comme le dit Watson, « to feel like shit. Ce qu’il ne faut pas trop prendre au sérieux non plus, tout le monde vit ça ».

Apprentissages

 

La pandémie a créé un contexte « assez particulier et pas évident pour créer », dit le musicien, « mais en même temps, après vingt ans à faire de la tournée, j’en ai profité pour approfondir mes connaissances, car il y a tellement de choses à apprendre en musique ». Il a raffiné l’écriture de ses textes en lisant le plus de livres possible. « Là-dessus, j’ai fait beaucoup de rattrapage, c’est un de mes grands regrets, en tant qu’auteur-compositeur, de ne pas avoir assez lu. »

Sur Better in the Shade, il aborde les thèmes de l’intimité et du contact avec les autres avec des mots mieux soignés. Tout, ajoute-t-il, tient dans l’intention, « dans l’histoire que tu veux raconter, et la manière de le faire.Personnellement, j’approche ça de manière très claire et directe : je ne peux plus me cacher derrière des métaphores, ça ne fonctionne plus, aujourd’hui », le monde dans lequel nous vivons ne supportant plus les métaphores, estime-t-il.

La musique se charge désormais de nous suggérer des images, impressionnistes dans le cas de ce nouvel album sur lequel Watson embrasse les sonorités électroniques. Ce qui ne constitue pas une révolution dans la démarche de Watson, sa chanson ayant toujours possédé ce caractère atmosphérique, onirique, cinématographique. Lancée à l’été 2021, la splendide chanson A Mermaid in Lisbon (en duo avec la star portugaise Teresa Salgueiro, chanteuse de Madredeus) annonçait en quelque sorte le ton du nouvel album par ses coloris électroniques. Les nouvelles compositions de Watson semblent aujourd’hui se dissoudre, se disloquer dans les sonorités du synthé modulaire.

La vie dans lescircuits électriques

 

« Mon premier album [solo, Waterproof9, paru en 2001] était aussi plus électronique, rappelle Watson. J’étais alors très influencé par Björk, mais je n’avais jamais eu le temps d’approfondir ça. C’est mon ami Amon Tobin qui m’a initié aux synthétiseurs modulaires, et je suis tombé amoureux de leurs sonorités, plus chaleureuses que celles qu’on peut créer par ordinateur. » À ce moment de notre vidéoconférence, le musicien quitte alors son balcon pour se rendre à son studio maison et me montrer le synthétiseur qu’il a assemblé lui-même, pièce par pièce, ces deux dernières années. Des boitiers mis côte à côte, des fils qui sortent de partout, des dizaines de petits boutons à tourner ou à enfoncer. « Je retrouve avec cet instrument le même rapport que j’ai avec le piano », physique et spontané.

« Ç’a l’air fou dit ainsi, mais c’est un peu comme si je jouais avec l’électricité brute. Musicalement, ç’a plus de sens pour moi que de travailler avec des logiciels : c’est vivant et imprévisible, le son est incroyable » et il a eu une influence manifeste sur sa manière de composer ses chansons, dit-il en prenant pour exemple la superbe Height of the Feeling, en duo avec l’autrice-compositrice-interprète Ariel Engle (La Force). « Jamais je n’avais fait une chanson qui sonne comme ça. Ce que t’entends, c’est le synthé, joué live, sans multipistes. J’ai cherché les moments magiques » à travers des heures et des heures d’enregistrements réalisés pour ériger ces 22 minutes de fragiles chansons qui constituent son nouvel album.

Car, aussi court soit-il, il est bien présenté comme un album, n’est-ce pas ? « Sure, why not ? souffle Patrick Watson. On peut bien appeler ça un album, moi, je ne vois plus les choses de cette manière, explique-t-il. Tu vois, pour moi, A Mermaid in Lisbon est aussi un album, mais très court, parce qu’il raconte sa propre petite histoire. À bien y penser, jamais en mille ans je ne lancerais aujourd’hui un album de douze chansons, parce que le public n’écoute plus d’albums complets — en tout cas, c’est ce que nous disent les statistiques de Spotify. À cause de ça, j’ai tellement le sentiment d’avoir perdu des chansons parce que personne ne les connaît ! Un bon exemple : à mon avis, la meilleure chanson de Love Songs for Robots [album paru en 2015] est Know That You Know. L’enregistrement de l’orchestre est exceptionnel, mais personne ne connaît cette chanson, et pourtant, c’est de loin la meilleure de l’album. On dirait qu’elle est perdue… »

Ainsi, Patrick Watson a aujourd’hui une meilleure compréhension du monde musical dans lequel il évolue et une idée bien précise du rôle qu’il y joue : « Imagine-toi que ma vie aujourd’hui, c’est essentiellement de composer la trame sonore de celle des gens », dit-il en faisant allusion, sans les nommer, à l’omniprésence des réseaux sociaux. « Tout le monde veut partager des moments de leurs vies et pour accompagner leurs vidéos, ils choisissent de mettre des musiques qui les touchent. Je me sens un peu comme un compositeur de musique de film qui servira à plein de réalisateurs différents. »

Better in the Shade

Patrick Watson, Secret City Records

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