Récit passionné, berceuse musicale

Julian Prégardien et Geoffroy Salvas dans la Passion selon saint Matthieu
Antoine Saito Julian Prégardien et Geoffroy Salvas dans la Passion selon saint Matthieu

La Passion selon saint Matthieu de Bach de l’OSM, pourtant confiée au réputé Paul McCreesh et affichant une distribution de grand luxe, n’avait que très moyennement rempli la Maison symphonique, mercredi. Faut-il y assister à la reprise ce jeudi ? Cela dépend de vos priorités.

La Saint-Matthieu de l’OSM affiche le Sidney Crosby de la narration des Passions de Bach : Julian Prégardien. On ne fait pas mieux sur la planète et il l’a prouvé mercredi, ne serait-ce que dans le récit de la trahison de Pierre qui débouche sur le fameux « Erbarme dich » d’alto, accompagné par le lumineux violon d’Andrew Wan.

Il y a plusieurs moments de vraie exaltation et incarnation, par exemple le récit du procès ou celui de la mort de Jésus. Mais cette mort de Jésus symbolise aussi les deux mondes qui se juxtaposent sur cette scène et qui n’ont rien à voir : celui brûlant de Prégardien, des musiciens de l’OSM, si investis (flûte, les deux hautbois, les violons solistes, le solo de viole de gambe qui accompagne l’air de la croix), du remarquable soliste Geoffroy Salvas, qui tient le choc face à Prégardien et, de l’autre Paul Mc Creesh, chef musicologue, qui fait de la rhétorique musicale.

La mort de Jésus donc. Point culminant. Tragique. Jésus rend l’âme et Prégardien nous amène cela de loin. Si Tag Heuer avait commandité la soirée, on m’aurait peut-être prêté un chronomètre pour que je puisse comptabiliser précisément la 1 seconde et 342 millièmes que Paul Mc Creesh a glorieusement allouée au « profond » recueillement avant d’attaquer la suite, subito presto. On a vu plus poignant, surtout en temps de guerre.

La place du texte

 

Bon, Mc Creesh était assez pressé dès le début. Ça a permis à la soirée de finir à 22h42 plutôt qu’à 22h54 ou 22h58, mais ça a quand même privé l’ensemble de sentiment religieux et de profondeur, comme on dit au hockey. Quand, dans le chœur final Bach écrit une musique sur les paroles « Wir setzen uns… » il y a un « t » un « z » et un « s » qui ne sont pas des épiphénomènes ou des embûches pour empêcher M. McCreesh d’aller à son rythme. Ce sont des paroles qui signifient une action en train de se faire. Pareil quand un chœur chante le mot « Angst » (peur). Toute cette incarnation qui fait le sel d’une interprétation de Jonathan Cohen, Trevor Pinnock ou Bernard Labadie, Paul McCreesh a l’air de s’en moquer royalement. Paul McCreesh dirige de la pulsation.

Cela n’empêche pas le chef d’avoir de bonnes idées, notamment sur les équilibres, parfaits, et la coloration, dont la principale est l’entrée en scène de l’orgue Pierre-Béique dans quelques moments clés, notamment dramatiques.

Le chœur a bien fait les choses, dans la mesure où on ne semblait pas attacher une importance particulière au texte. Les incisions du cantus firmus par le chœur d’enfants dans la première partie n’étaient pas assez mises en relief (là encore, ce serait de l’éloquence et ça dérange par rapport à la pulsation).

Parmi les solistes non encore mentionnées, Matthew Brook a été un bon Jésus et a dû assumer les parties de basse dans la 2e moitié puisque Philippe Sly avait annulé sa participation. L’alto Caitlin Hulcup a été excellente, le ténor Werner Güra faisant preuve d’une voix éclatante mais d’une ligne de chant devenue un peu fruste. Quant à Marie-Sophie Pollack, elle a une technique de « pousse notes » et une voix assurée mais de peu d’harmoniques qui ne nous séduisent guère. On est très loin de Joelle Harvey !

Bilan mitigé donc. Julian Prégardien vaut le détour, la mezzo et Salvas aussi, le chœur et l’orchestre sont à leur affaire et l’œuvre est précieuse. À vous de voir…

La Passion selon saint Matthieu de Bach

Julian Prégardien (Évangéliste), Matthew Brook (Jésus, basse), Geoffroy Salvas (Pilate, Pierre, Judas), Marie-Sophie Pollack, Caitlin Hulcup, Wrerner Güra, Chœur et Orchestre symphonique de Montréal, Paul McCreesh. Maison symphonique, le 13 avril. Reprise le 14.

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