Des groupes ukrainiens font pression sur l’OSM pour annuler le concert Payare-Trifonov

Daniil Trifonov
Photo: Steven Pisano Creative Commons Daniil Trifonov

Depuis plusieurs jours, les pressions s’amplifient sur l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) afin qu’il annule ou reporte le concert Concertos russes et poèmes symphoniques français programmé mercredi et jeudi prochains à la Maison symphonique. Après sa décision d’annuler la prestation d’Alexander Malofeev, début mars, qui lui a valu l’opprobre de la communauté musicale, culturelle et journalistique internationale, l’OSM compte cette fois tenir bon.

Le Congrès ukrainien au Québec est particulièrement actif dans la campagne visant à empêcher la tenue du concert, très attendu, de Daniil Trifonov à l’OSM. Gregory Bedik, membre du Congrès ukrainien au Québec, pense « que le timing est affreux ». « Nous demandons, si ce n’est pas annulé, qu’il y ait un report. L’OSM n’aurait jamais accepté de jouer des pièces allemandes durant le temps que Hitler gazait des Juifs en Europe. C’est la même chose. » Il poursuit : « L’OSM a annulé en mars. Les atrocités en avril sont pires, alors pourquoi c’était bien d’annuler en mars, mais ce n’est pas bien en avril ? »

L’OSM a fait part au Devoir, mercredi, d’une position diffusée aux Ukrainiens soucieux de cette question. Rappelant que « comme l’ensemble de la population québécoise et canadienne, notre directeur musical, Rafael Payare, nos musiciens et notre personnel administratif sont toujours bouleversés et indignés par les exactions commises par l’armée russe en Ukraine », l’orchestre précise que, à la suite de la décision concernant Alexander Malofeev, « un consensus très large s’est dégagé au sein de la communauté internationale de la culture et des arts […] selon lequel le bannissement des artistes russes n’ayant rien à voir avec les agissements du gouvernement de la Russie n’est pas une voie à suivre. Au contraire, plusieurs estiment qu’un tel mouvement de boycottage ferait le jeu du régime Poutine, qui pourrait l’utiliser comme preuve que l’Occident veut effacer la culture et le patrimoine russes, justifiant ainsi son invasion de l’Ukraine. »

L’OSM a annulé en mars. Les atrocités en avril sont pires, alors pourquoi c’était bien d’annuler en mars, mais ce n’est pas bien en avril ?

 

Prokofiev et Schnittke

L’orchestre rappelle aussi que sa décision de maintenir le concert « respecte les directives du gouvernement canadien », qui enjoignent aux institutions culturelles comme l’OSM de « suspendre toute activité impliquant la participation d’organisations d’État russes ou biélorusses ou de représentants officiels de ces États. Le ministre du Patrimoine canadien a dit publiquement que ces directives ne visaient pas les artistes russes qui agissent en leur nom et qui n’appuient pas l’invasion russe. »

En entrevue au Devoir, la professeure Jane Duncan, de l’Université de Johannesburg, qui a étudié les « leviers » culturels comme ceux appliqués contre la Russie, faisait elle aussi valoir que si un artiste « n’a pas utilisé son art et sa réputation pour soutenir le régime, s’il n’a pas de relation contractuelle avec le régime russe qui lui demanderait de promouvoir les politiques russes à l’étranger, il n’y a aucun argument suffisant pour qu’on empêche cet artiste de se produire au Canada ».

Gregory Bedik ne vise pas Daniil Trifonov. Pas besoin, puisque c’est le concert lui-même qui est dans le collimateur. Pourquoi, alors, une association ukrainienne demande-t-elle l’annulation d’un compositeur ukrainien, Prokofiev, né dans la région de Dnipro ? M. Bedik relève que « le titre du concert est “Concertos russes” ». « C’est de la propagande et des balles dans les fusils de Poutine. »

Il y a aussi Schnittke, mais ce dernier était un paria et un persécuté du régime soviétique. Alors pourquoi s’en prendre à son œuvre, qui pourrait représenter la voix des persécutés ? M. Bedik fait remarquer que le titre aurait pu refléter que le concert juxtaposait un persécuté et un compositeur né en Ukraine, mais qu’il demeure « Concertos russes ».

L’idée que programmer de la musique russe servirait « la propagande de Vladimir Poutine » se heurte à l’axe de communication déployé le 25 mars par le président russe lors de la remise des Prix présidentiels de littérature et d’art.

Il y fustigeait une supposée vague d’annulation des génies russes en Occident, alors que les exemples de concert ou de représentation théâtrale ou lyrique du répertoire russe annulés sont rarissimes.

S’il n’obtient pas l’annulation ou le report du concert, le Congrès ukrainien pense tenir des manifestations devant la prestation. M. Bedik se veut rassurant : « Nos manifestations ont toujours été paisibles et vont continuer à être paisibles, mais on sera là pour donner notre point de vue. »

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