Le pianoforte de la salle Bourgie: un solide atout

Ronald Brautigam est venu livrer un programme «à façon», qui n’est pas celui qu’il tourne en ce moment.
Photo: Claudine Jacques Ronald Brautigam est venu livrer un programme «à façon», qui n’est pas celui qu’il tourne en ce moment.

Le pianiste néerlandais Ronald Brautigan inaugurait mardi soir le nouveau pianoforte de la salle Bourgie à Montréal, un très bel instrument de Rodney J. Regier qui dégage une impression d’aplomb et de solidité.

C’est Ronald Brautigam qui devait procéder à ce baptême en janvier 2021, une cérémonie reportée à octobre 2021 et confiée alors à Andreas Staier qui ne put l’assumer pour des raisons de santé. Brautigam récupérait donc l’inauguration en ce mois d’avril 2022.

Si le concert a consisté à déployer les diverses facettes de la réplique inspirée à Rodney J. Regier par les instruments des facteurs viennois Conrad Graf et Ignaz Bösendorfer datant de la fin des années 1820 à 1840, on dira que ce pianoforte est confortablement plaisant, flatteur, plus monobloc que kaléidoscopique et qu’il tire nettement plus vers le Bösendorfer genre 1840 que vers le Graf de 1820.

Lors de notre entretien avec Ronald Brautigam samedi dernier, le pianiste vantait les instruments de son ami McNulty, un collègue de Regier en disant : « Paul McNulty travaillait pour Steinway. Il connait donc très bien les pianos modernes et tente d’approcher sur ses copies des couleurs que l’on peut trouver sur des instruments modernes ». On aurait dit qu’il décrivait là le nouveau pianoforte offert par Pierre Bourgie à la salle qui porte son nom : un instrument donnant une sensation de solidité moderne tout en dispensant des sonorités « sépia ». Ce qui nous a un peu manqué et qui fait pourtant souvent la magie des pianoforte, c’est le tuilage des sonorités dans la résonance. Ce Regier c’est surtout un son « à l’ancienne », beaucoup plus qu’une poétique sonore intrinsèque liée à la mécanique ou à une forme de fragilité.

Pianisme honorable

 

Ronald Brautigam est venu livrer un programme « à façon », qui n’est pas celui qu’il tourne en ce moment. Le pianiste néerlandais se consacre à Schubert en vue de l’enregistrement de ses ultimes compositions, cet été. Il se référait donc habilement à ses partitions dans Mendelssohn, se payant à l’occasion une minime anicroche lors d’une tourne de page. Professionnalisme aidant, tout cela était fort présentable et permettait de noter l’incroyable évolution entre les Romances op. 19 (1829-1832) et celles op. 62 (1841-1844), dont l’Andante maestoso semblait même préfigurer, de loin, le 1er mouvement de la 5e Symphonie de Mahler !

Rebelote dans Schumann, œuvre de 1837 où l’instrument a tenu le coup sans problème (CQFD). Ici c’est, est Traumes Wirren que Brautigam n’avait pas totalement dans les doigts. Il est vrai que la chose est diabolique. Lecture intelligente, évidemment, puisque le pianiste l’est. Il a mis en avant quelques sonorités raffinées.

Il ne fallait pas s’attendre dans la Sonate D. 960 à de grands épanchements romantiques. Par contre, il n’y a pas eu, non plus, de recours majeurs à une subtilité de toucher ou d’esprit. Brautigam a filé à travers la partition pour montrer qu’il ne fallait pas l’aborder de manière alambiquée ou torturée. Toutes les touches ne répondaient pas forcément aux nuances du 2e mouvement, mais quand elles passaient en finesse, naissaient des moments délicieux. Dans les grands déchaînements du Finale, Brautigam n’a pas été toujours impérial.

Il est vrai aussi qu’il était difficile de retrouver le plancher des vaches après le récital surnaturel de Pavel Kolesnikov, dimanche. De ce dernier nous avions écrit qu’il était aussi bon au concert qu’au disque. Il faut bien avouer qu’à en juger par le récital de mardi soir, légèrement décevant, Ronald Brautigam au disque semble plus intéressant qu’au concert.

Concert inaugural du pianoforte de la salle Bourgie

Ronald Brautigam (pianoforte). Mendelssohn : Six Romances sans paroles, op. 19. Six Romances sans paroles, op. 62. Schumann : Fantasiestücke, op 12. Schubert : Sonate D. 960.

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