Pas un Félix de trop

L’auteur-compositeur-interprète québécois Félix Leclerc s’est éteint en 1988 à l’âge de 74 ans.
Photo: Agence France-Presse L’auteur-compositeur-interprète québécois Félix Leclerc s’est éteint en 1988 à l’âge de 74 ans.

Non, point d’anniversaire à souligner : il y a 34 ans qu’il est parti, Félix Leclerc. À 74 ans. Pas de chiffres ronds. Pourquoi, dès lors, un autre livre de témoignages ? Alors qu’il y a eu en 1998 le coffret Heureux qui comme Félix, décanté par la même Monique Giroux à partir de dix heures de radio et 70 entrevues ? Réponse de base dans l’introduction du livre de 304 pages bien tassées : « Pour perpétuer sa mémoire. » Mais encore ?

« Je ne sais pas si je l’aurais fait si Pierre ne me l’avait pas demandé », avoue sans ambages l’animatrice, sur Zoom, de chez elle à Oka. « Je ne manquais ni de projets ni d’activités, surtout avec tout ce qu’implique la mise en place de la Maison de la chanson. »

La vie est ainsi faite, dirait-on : en empilade. Il y a en effet que le journaliste et commentateur Pierre Gince voulait un « personnage de la culture québécoise » dans la même collection que son René Lévesque et nous, que son Robert Bourassa et nous. Quelqu’un d’envergure que l’on pourrait conjuguer au nous : les souliers de Félix avaient la bonne pointure. Grande. « C’est moi qui les ai donnés, les arguments pour le convaincre. Il fallait que ce soit lui le premier. Mais pourquoi en 2022 ? Parce qu’on est en 2022, tout simplement. Parce que sinon, et ça vaut pour toute notre histoire, si on ne refait pas l’exercice régulièrement, de notre vivant, que sait-on de ce que feront ou pas ceux qui nous suivront ? Oui, devoir de mémoire. »

Un portrait en profondeur

 

Il faut ouvrir le livre pour comprendre que l’équation n’est pas mathématique. On n’a pas seulement 40 entrevues en plus des 70 de la dernière fois. Pour peu que l’on se promène d’une conversation virtuelle à l’autre, on constate à quel point le portrait s’est enrichi. Presque à toutes les pages, on apprend plus, on comprend mieux, on regarde autrement. Ainsi découvre-t-on, détail qui compte, la part d’Alison, conjointe de Gilles Vigneault, dans le fameux spectacle Charlebois-Vigneault-Leclerc de la Superfrancofête de 1974 : c’est elle qui a suggéré au loup, au renard et au lion de chanter ensemble Quand les hommes vivront d’amour, l’hymne de Raymond Lévesque, en finale. Son idée d’une « fin marquante », ajoute Vigneault. C’est le cas de le dire.

Qui nous avait raconté Dodo, Félix et Raymond Lévesque à Paris en 1951, avant le passionnant récit qu’en fait ici Dominique Michel ? « Elle nous décrit le Paris pas encore reconstruit, “une ville sombre”, on est avec elle et eux comme jamais auparavant », s’émerveille Monique. « Ce livre, c’est ce qu’on peut faire maintenant. Avec les vivants. Il y a ceux à qui on n’avait pas pensé pour la série radiophonique, ou qui n’étaient pas disponibles alors. Il y a ceux, nombreux, qui ne sont plus là. Il y a ceux qui, au prochain anniversaire, ne seront plus là. » Il n’y a donc pas seulement devoir de mémoire, mais urgence de dire. Il s’agissait donc de sonder à fond les Jean Lapointe, Guy Latraverse, Ferland, Hugues Aufray, dont les mémoires, pour certains, se sont rouvertes en certains coins pas trop fréquentés, derrière les fagots d’anecdotes connues, se révélant à eux-mêmes autant qu’à nous des moments précieux.

Il faut lire un Francis Leclerc évoquant, du haut de ses 12 ans d’alors, la rencontre d’un Félix tout impressionné devant un Maurice Richard plus qu’intimidé. Qui avait détendu l’atmosphère en s’adressant au garçonnet : « Comme ça, t’es un fan des Stastny et des Nordiques ? » Pas de meilleur témoin possible. « Il y a prescription, dit Monique. Le temps n’a pas toujours tout estompé, ni réarrangé les souvenirs : on est étonnés par la précision des souvenirs. » Et puisqu’on a Richard et Marie-Claire Séguin interviewés séparément, l’histoire de l’enregistrement du Train du Nord bénéficie de variantes qui confèrent une dimension nouvelle à la session réalisée par l’ex-Bel Canto René Letarte dans le studio de Tony Roman.

On n’avait jamais parlé de Félix à Nana Mouskouri, par exemple. « On a parlé à Gérard Davoust, le grand patron des éditions Raoul Breton. C’est de là que j’ai pensé à Nana Mouskouri. Elle était tellement contente de pouvoir dire comment elle avait appris grâce à lui qu’il fallait porter attention aux paroles. Elle dit : “Je ne pouvais pas seulement écouter ses chansons.” Il fallait lire les paroles pour en comprendre les différents niveaux de compréhension. On ne mesurait pas l’influence de Félix, si grande pour une interprète comme elle. »

Ce livre qui aurait bien pu ne pas exister s’avère donc nécessaire, pour ne pas dire indispensable. « Il n’y a pas tant de livres sur la chanson québécoise. Sur la chanson française, francophone, ça se compte par milliers ! J’ai 48 livres sur Piaf ! Combien sur Félix ? Pas beaucoup. » Pas un de trop.

Félix Leclerc et nous

Monique Giroux et Pierre Gince, Éditions de l’Homme, Montréal, 2022, 296 pages

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