Pavel Kolesnikov et l’insoutenable beauté

Pavel Kolesnikov a prouvé, dimanche, qu’il est l’un des grands pianistes de la jeune génération.
Photo: Eva Vermandel Pavel Kolesnikov a prouvé, dimanche, qu’il est l’un des grands pianistes de la jeune génération.

C’est un pianiste prodigieux qui visitait Montréal dimanche à l’invitation du Ladies’ Morning Musical Club, livrant un récital hors normes.

Les disques ne mentaient donc pas. Pavel Kolesnikov, en vrai, est tel que nous l’avions découvert dans ses enregistrements parus chez Hyperion : un magicien du son. En concert, aussi, le pianiste a vraiment cette aptitude à démultiplier les nuances, et le début de sa Polonaise-Fantaisie op. 61 de Chopin devient objet de fascination par ce seul fait.

La Sonate D. 894 est l’une des plus grandes interprétations d’une sonate de Schubert que nous ayons entendues en concert en quarante années. C’était du niveau de la D. 959 par Radu Lupu, lors d’une saison de « Piano**** » à Paris, où le producteur s’était mis en tête de faire jouer cette avant-dernière sonate de Schubert par Perahia, Brendel et Lupu en l’espace de quelques mois !

Trop beau ?

 

La prestation de Kolesnikov amène une question soulevée au disque par La belle meunière d’André Schuen chez DG : une prestation peut-elle être trop parfaite, presque insoutenablement belle ? Pourtant, pour que l’on puisse la suivre et y pénétrer, la vision de Kolesnikov demande qu’on s’y abandonne. Kolesnikov n’interprète pas un texte ; il utilise le texte pour créer des mondes sonores. Un esprit « normalement sensible » le suit, mais cette démarche peut aussi lui être reprochée.

Dans Schubert, le voyageur (le Wanderer schubertien) semble être initialement dans une forêt ombragée assez épaisse, malgré la tonalité de sol majeur. L’atmosphère s’illumine petit à petit pour finir, dans l’ultime Allegretto, comme dans une prairie inondée de lumière où le promeneur folâtre. Kolesnikov sculpte dans l’air avec sa main gauche ces mouvements spontanés et primesautiers. Et pourtant, dans les ultimes mesures, le voyageur reste solitaire face à lui-même.

On retrouve cette introspection, douloureuse cette fois, dans le développement du 1er mouvement et, surtout, dans l’Andante cantabile de la Sonate K. 310 de Mozart, œuvre que Kolesnikov qualifie de « tragique » et qu’il enchaîne à la Valse en la mineur de Chopin.

Nous allions écrire que ce fut un des plus grands récitals de notre vie, mais à force de chercher des sons là où il y a aussi des lignes et notes, à force surtout de recréation permanente, Kolesnikov épuisait sa concentration. À la fin de la section centrale, dramatique, d’un Prélude « à la goutte d’eau » d’une grande gravité, il a connu une première alerte, avant de se perdre quelque peu (trou de mémoire) dans la Polonaise-Fantaisie. Il était impossible d’accumuler autant de tension sans faire de pause après Schubert. Kolesnikov nous a heureusement quittés sur un moment de rêve avec la Mazurka op. 17 n° 4 (retour à la mineur)

L’après-midi fut mémorable, et le verdict demeure : nous avons chez les jeunes trentenaires, avec Kolesnikov, Grovenor, Beatrice Rana et Geniušas, une brochette d’artistes qui n’ont rien à envier aux légendes du passé.

Ladies’ Morning Musical Club

Récital Pavel Kolesnikov. Schubert : Sonate D. 894. Chopin : Valse en la mineur, op. posthume. Mozart : Sonate K. 310. Chopin : Prélude n° 15 et Polonaise-Fantaisie op. 61. Salle Pollack, 10 avril 2022.

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