Ronald Brautigam inaugure le pianoforte de la salle Bourgie

On en parle depuis des mois! Le fameux pianoforte fabriqué aux États-Unis par Rodney J. Regier résonnera mardi lors d’une soirée inaugurale maintes fois reportée.
Photo: Photos Valérian Mazataud Le Devoir On en parle depuis des mois! Le fameux pianoforte fabriqué aux États-Unis par Rodney J. Regier résonnera mardi lors d’une soirée inaugurale maintes fois reportée.

Le pianiste et pianofortiste néerlandais Ronald Brautigam fera résonner pour la première fois, mardi, la nouvelle acquisition de la salle Bourgie, un pianoforte fabriqué en 2020 aux États-Unis par Rodney J. Regier. Ce récital d’œuvres de Schumann, de Mendelssohn et de Schubert sera son tout premier à Montréal.

Ronald Brautigam connaît le Québec pour être venu au Festival de Lanaudière en 2010, puis en 2013. Ce fascinant musicien est un artiste aussi à l’aise sur des instruments modernes que d’époque. Il a d’ailleurs gravé en moins de dix ans deux intégrales des concertos de Beethoven afin d’explorer les univers sonores offerts par les différents types d’instruments. Ses enregistrements, publiés par l’étiquette suédoise Bis, sont souvent des références, par exemple, les intégrales des sonates de Haydn ou de Beethoven en ce qui concerne les versions sur pianoforte.

Inspiration autrichienne

 

Construit spécifiquement pour la salle Bourgie, le nouveau pianoforte s’inspire d’instruments conçus par les facteurs viennois Conrad Graf et Ignaz Bösendorfer datant de la fin des années 1820 à 1840.

« Appréciés pour leurs sonorités douces et délicates ainsi que pour leur capacité à produire une vaste gamme de nuances, ce sont des instruments que connurent notamment Beethoven et Schubert à la fin de leur vie, Chopin lors de ses visites à Vienne, Robert et Clara Schumann, ainsi que Mendelssohn », nous apprend la salle Bourgie.

Ronald Brautigam, même s’il est un fidèle des instruments du facteur Paul McNulty, connaît les pianofortes fabriqués par Rodney J. Regier. « J’ai beaucoup entendu parler de l’instrument. J’ai joué [sur] les instruments de Regier, un à Lanaudière, mais aussi [sur] une des copies de Conrad Graf aux Pays-Bas. Donc je connais sa philosophie sonore », nous dit le pianofortiste.

Pour composer le programme, Ronald Brautigam a d’abord rendu hommage à Isolde Lagacé. « Mme Lagacé a entendu mon disque de Romances sans paroles de Mendelssohn. Elle a beaucoup aimé cet enregistrement et m’a fait l’honneur de me demander d’inaugurer ce pianoforte. Évidemment, j’ai inclus quelques Romances dans le programme. » Il a ensuite appelé Rodney J. Regier pour lui demander si l’instrument pouvait convenir aux œuvres du jeune Robert Schumann. Le facteur ayant répondu par l’affirmative, nous entendrons les Fantasiestücke opus 12. En deuxième partie, la sublime Sonate D 960 de Schubert, qui a notoirement droit à une revanche dans cette salle, puisqu’elle y avait été programmée par Khatia Buniatishvili.

Livré en octobre 2021, après quelques mois de retard dû à la pandémie, l’instrument devait être inauguré en janvier 2021. Puis joué plusieurs fois ensuite, notamment, en mars 2021 par Kristian Bezuidenhout avec Anne Sofie von Otter dans un récital lui aussi passé aux pertes et profits dans les oubliettes de l’histoire et de la pandémie.

La « prise 2 » inaugurale devait avoir lieu le 24 octobre 2021 avec Andreas Staier, qui a dû annuler sa présence pour raisons de santé. Nous voici donc, en avril 2022, à cette troisième tentative d’inauguration avec, à nouveau, Ronald Brautigam, l’« inaugurateur » initialement pressenti.

Jeux de couleurs

 

Si Ronald Brautigam parle de « philosophie sonore », c’est parce que chaque facteur a un style. « Certains préfèrent tirer leurs copies vers le clavecin, moins coloré en quelque sorte. Mon ami de trente ans Paul McNulty travaillait pour Steinway. Il connaît donc très bien les pianos modernes et tente d’approcher sur ses copies des couleurs que l’on peut trouver sur des instruments modernes. Ce sont des instruments très “multichromatiques”, si je puis dire. »

« Par ailleurs, il y a des instruments qui sont juste piano et forte, sans beaucoup de strates de nuances entre les deux. Moi, je cherche une palette plus large, car je suis persuadé que Mozart et Beethoven en faisaient de même, à en juger par leurs œuvres orchestrales. »

Dans son intégrale des sonates de Haydn, Brautigam s’est limité à un instrument. On peut se demander si c’était de son plein gré. « Maintenant je chercherais des instruments différents. Mais c’était le début de la collaboration avec Bis et les contraintes économiques l’emportaient un peu sur les considérations autres. Bis voulait limiter les risques à l’époque. Aujourd’hui, évidemment, je prendrais pour les Sonates londoniennes un pianoforte anglais ou une copie d’un tel instrument. »

Ronald Brautigam comprend qu’on souhaiterait un instrument adapté à chaque sonate, mais que ce n’est pas réaliste. « Mozart parfois jouait ses sonates sur des orgues : il était encore plus flexible que nous », dit-il.

Son choix d’instrument n’est d’ailleurs pas toujours historique. « Pour mon disque de concertos de Mendelssohn et de Romances sans paroles, je n’ai pas utilisé l’instrument qui colle forcément le mieux à Mendelssohn, historiquement ; j’ai pris celui dont le son me semblait le plus adapté à l’idéal sonore que j’avais à l’esprit. »

Brautigam est un adepte des copies, par pur pragmatisme. « Il y a de beaux instruments historiques dans des musées, mais ils ne peuvent pas bouger. Par ailleurs, même si le son peut vous sembler merveilleux, il ne faut pas oublier qu’ils ont 200 ans et que le mécanisme va probablement avoir des défauts. Telle ou telle note répondra moins efficacement. »

Deux univers

 

Ronald Brautigam est le seul artiste à avoir gravé les concertos de Beethoven sur piano moderne et sur pianoforte. « J’ai enregistré le premier cycle sur piano moderne. Un jour, j’ai donné un concert à Norrköping avec Andrew Parrott et c’était si concluant que nous avons enregistré là-bas. D’autant plus que, pour une étiquette suédoise, enregistrer à 50 kilomètres au sud de Stockholm, c’est très pratique. Andrew Parrott venant de l’univers de la musique ancienne, il avait beaucoup de bonnes idées interprétatives. »

Brautigam ne renie rien : « J’aime beaucoup ce cycle, mais j’avais envie de l’enregistrer aussi avec un instrument d’époque où la question de la balance entre le soliste et l’orchestre se pose différemment. L’orchestre y prend une importance plus grande, car le piano moderne est toujours présent, alors que le pianoforte peut se fondre en une forme de musique de chambre. »

En concert, ces équilibres sont quasiment impossibles à réaliser correctement, car les salles sont toujours trop grandes et le pianoforte tend trop à disparaître. « La seule manière de se faire entendre est de marteler les choses comme un idiot, ce qui n’aide pas la musique, s’amuse Ronald Brautigam. Mais c’était déjà le cas du temps de Beethoven : il avait demandé à Czerny de jouer le Concerto no 4. Czerny avait refusé en disant : “on ne m’entendra pas”. » C’est pourquoi, aux yeux de l’artiste, l’enregistrement, où l’on peut jouer avec la balance, est une bénédiction.

Comme Le Devoir s’est récemment penché sur la manière d’enregistrer le piano, il est intéressant de savoir que, dans le cas présent, pour la version avec piano moderne, l’instrument a été placé au milieu de l’orchestre, sans couvercle, afin de le fondre un peu plus, alors que pour la version avec pianoforte, les ingénieurs du son ont détaché l’instrument de l’orchestre. « Les ingénieurs ont toujours la hantise que les microphones dédiés au pianoforte captent du son d’orchestre. Ils veulent garder le son “propre”, donc ils tendent à le placer à distance, ce qui, pour moi, augmente la difficulté de réagir musicalement avec l’orchestre. »

Ronald Brautigam enregistrera l’été prochain les œuvres ultimes de Schubert. En avril ou en mai, il ira chez Paul McNulty pour choisir un instrument. « Paul McNulty a plusieurs copies de pianofortes Graf. Cela ne me posera pas de problème de prendre un même instrument pour tout jouer, car c’est un même idéal sonore pour une même époque de composition. C’est plus simple qu’avec Beethoven, qui changeait d’instrument tous les ans. La bonne chose avec les Graf de cette époque est qu’ils ont quatre ou cinq pédales de registration, donc vous pouvez choisir vos couleurs comme un organiste. » C’est capital aux yeux de l’artiste, car « la délicatesse compte énormément ».

En concert cette semaine

Pavel Kolesnikov est en récital pour le Ladies’ Morning Musical Club, à la salle Pollack, le 10 avril à 15 h 30.

 

Ronald Brautigam inaugure le nouveau pianoforte de la salle Bourgie, le 12 avril à 19 h 30.

 

Paul McCreesh dirige l’OSM dans la Passion selon saint
Matthieu
, à la Maison symphonique, les 13 et 14 avril à 19 h 30.

 

Luc Beauséjour et Julie Boulianne dévoilent les airs rares
du XVIIIe siècle, à la salle
Bourgie, le 14 avril à 19 h 30.

 

Les Idées heureuses donnent leur Concert de la Passion –
Ville-Marie au XVIIe siècle
,
à la salle Bourgie, le 15 avril
à 15 h.

 

À voir en vidéo