Rip Pop Mutant fait du neuf avec du vieux

«Si plusieurs chansons ont commencé à exister il y a 10 ans, c’est grâce à la pandémie qu’elles ont abouti », souligne Alex Ortiz. Entre ces époques bien différentes, «le sentiment des chansons, l’émotion, est presque du même ordre ».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Si plusieurs chansons ont commencé à exister il y a 10 ans, c’est grâce à la pandémie qu’elles ont abouti », souligne Alex Ortiz. Entre ces époques bien différentes, «le sentiment des chansons, l’émotion, est presque du même ordre ».

Pendant ses quelque deux décennies au sein du trio punk avant-gardiste We Are Wolves, Alex Ortiz a toujours bricolé des chansons pop, « mais je finissais toujours par les saboter moi-même, comme si je n’arrivais pas à assumer que c’était de la pop », avoue-t-il. Lancer Fluxus Pop, son tout premier album solo — chanté en français et en anglais sous le nom de scène Rip Pop Mutant —, est en quelque sorte une libération, dit-il en précisant que sa vision de la pop « est plus proche de l’art contemporain, de l’art plastique », qu’il a étudié à l’université tout en menant ses projets musicaux. « Dans mes chansons, il y a des hooks, de belles mélodies, mais elles ne sont pas formatées comme ce qu’on entend partout. »

Là-dessus, il n’a pas tort. C’est le grand mérite de ce disque : les références y sont évidentes, celles de la new wave arrivant en tête, mais jamais présentées de manière nostalgique ou honorifique, et c’est là que le goût du risque d’Ortiz fait son œuvre. Les adeptes de We Are Wolves (dont les membres discutent de la création d’un nouvel album double, nous rassure Alex) se reconnaîtront dans le son de cet album, imprévisible, parfois rugueux, tendance bruitiste, tout ça servant à habiller d’étranges costumes des chansons qui évoquent la grande pop synthétique des années 1980.

La chanson Parfois, tiens, en début d’album. Gros clin d’œil à Joy Division et à New Order qui, par son traitement des ingrédients sonores (l’ami Adrian Popovich, de Tricky Woo, réalise l’album), transcende la nostalgie. « Je suis né en 1975 ; je comprends que les bands qui ont construit, formé ma conception de la musique pop, ce sont tous ces groupes que j’entendais dans les années 1980, New Order, Depeche Mode, Duran Duran, qui, sans que je m’en rende compte, m’ont beaucoup influencé. Dans ma tête, quand je pense à la musique pop, celle-ci se résume par le son de ces groupes, un peu dark, un peu romantique. Fluxus Pop, c’est beaucoup l’exploration » de ces références musicales.

Et plus encore. Le titre de l’album de Rip Pop Mutant laisse déjà deviner la filiation du musicien avec le monde de l’art contemporain. Fluxus, comme dans le mouvement artistique interdisciplinaire apparu dans les années 1960 et duquel se revendiquaient (entre autres) l’artiste multidiscipliniare George Maciunas, le poète Emmett Williams, l’écrivain Ken Friedman et les musiciens Yoko Ono et La Monte Young. « C’est un mouvement qui m’a toujours influencé, qui m’influence dans tout ce que je fais depuis mes études à l’Université Concordia. Ces artistes m’ont touché parce qu’ils cherchaient à joindre l’art à la société, parce qu’ils approchaient ça avec un peu de dérision et d’exagération. J’aimais leur idée de communauté, de mélanger les deux univers, la société et l’art, sans verser dans l’élitisme. L’art est partout autour de nous — c’est aussi beaucoup ça, Fluxus Pop. Il y a de la pop dans tout. »

« Dans le vide »

Certaines des pistes instrumentales de l’album ont été enregistrées il y a plus de 10 ans, « des trucs que j’avais composés en parallèle des projets de We Are Wolves, mais comme je trouvais ces chansons trop lentes, trop douces, trop émotives, trop étranges, finalement, ça ne correspondait pas à ce qu’on faisait avec “les Loups”. J’accumulais ça en me disant qu’un jour, je ferais exister ça autrement, dans un projet solo ».

Trois ou quatre chansons de l’album s’avèrent des maquettes d’il y a 10 ans, comme Rain on Us, sur laquelle chante sa fille Paloma : « J’avais demandé à Brigitte Fontaine, une de mes grandes idoles, de chanter dessus, mais bon, c’était compliqué, alors j’ai demandé à ma fille » de le faire, sur ces anciennes pistes. « On a seulement rajouté des synthés, Adrian a ajusté quelques sons, mais la chanson est telle quelle qu’il y a 10 ans. J’ai même préservé le texte original. Je t’avoue que je ne me souviens pas exactement ce qu’il veut dire, mais je tenais à le protéger. » Ortiz avait composé une chanson pour sa fille sur l’album de We Are Wolves intitulé Invisible Violence (2009). Il en offre aujourd’hui une à ses jumeaux, Miro et Milan, qu’on entend chanter sur la pièce. Tout était improvisé, Ortiz à la guitare, les gars sur des instruments qui traînaient, ils ne savaient même pas que papa les enregistrait.

« Si plusieurs chansons ont commencé à exister il y 10 ans, c’est grâce à la pandémie qu’elles ont abouti », souligne Ortiz. Entre ces époques bien différentes, « le sentiment des chansons, l’émotion, est presque du même ordre. La seule chose que la pandémie a faite, c’est exacerber ces émotions, à la fois lourdes et épiques. Un peu comme ces vieux films des années 1970 de Werner Herzog : la grande quête, l’acteur prêt à traverser mer et monde… Ce disque est pour moi comme une croisade, un combat, nécessaire. C’est pour ça que j’ai pu faire un album un peu plus émotif, un peu plus épique, expérimental, mais avec l’intention de faire de la musique pop ».

Nous n’avons rien perdu pour attendre, car Fluxus Pop est un disque ingénieux, viscéral et excitant, son premier album solo en 20 ans de services sur la scène « underground » québécoise. « J’essaie de ne pas trop y penser parce que… je ne sais pas quoi penser », dit candidement le membre fondateur de We Are Wolves. « Je me jette dans le vide, sans savoir ce que ça implique, mais il y a quelque chose de libérateur là-dedans. C’est comme si je me libérais d’un poids. Je me sens comme si j’avais finalement accompli quelque chose, après toutes ces années. J’ai l’impression d’assumer enfin que je suis peut-être un musicien. »

 

Fluxus Pop

Rip Pop Mutant, Simone Records

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