Glass et les intemporels avec l’Orchestre du CNA à Carnegie Hall

L’Orchestre du CNA, sous la direction d’Alexander Shelley, à Carnegie Hall de New York
Photo: Dominick Mastrangelo L’Orchestre du CNA, sous la direction d’Alexander Shelley, à Carnegie Hall de New York

Alexander Shelley amenait mardi l’Orchestre du Centre national des arts au Carnegie Hall de New York pour la création américaine de la 13e Symphonie de Philip Glass dédiée à la mémoire du légendaire chef d’antenne canadien d’ABC Peter Jennings. Mission accomplie pour un orchestre qui n’avait plus joué en ce lieu depuis les années 1990 : la cohérence du projet et la qualité de la prestation ont soulevé l’enthousiasme d’une salle copieusement remplie.

À travers la dédicace à Peter Jennings, la thématique du concert était la vérité de l’information. Le concept est difficile à traduire musicalement, même si un compositeur peut incarner à un moment historique une « vérité » à travers son regard sur le monde. Ce n’est pas un hasard si deux des œuvres du programme dataient de la fin de la Deuxième Guerre mondiale : Korngold libérant sa parole en retrouvant l’orchestre symphonique dans son Concerto pour violon, après tant de musiques pour le cinéma, et Chostakovitch refusant de composer la grandiose symphonie de parade souhaitée par Staline.

Saisissant rappel

 

Quelle leçon sur l’intemporalité des chefs-d’œuvre que d’entendre résonner l’appel désespéré du basson après un choral écrasant de trombones dans la 9e Symphonie de Chostakovitch ! Les images que ces cris intériorisés peuvent appeler sont celles de l’artère meurtrie de Boutcha, ce même basson déviant d’un souffle vers une musique mi-ironique, mi-sardonique qui nous nargue, comme si un mauvais esprit voulait nous faire croire que tout n’était que leurre…

Alors, lorsqu’en rappel de leur Concerto pour violon de Korngold, James Ehnes et Alexander Shelley jouent Ми Є (« Nous sommes ») une paraphrase pour violon et cordes de l’hymne ukrainien composée par Yurii Shevchenko, c’est un public quasiment tétanisé et au bord des larmes qui se lève pour les acclamer. Compositeur de musiques de télévision, de scène (notamment pour les enfants) et de cinéma, l’Ukrainien Shevchenko est mort le 23 mars dernier d’une pneumonie liée à la COVID contractée dans un sous-sol de Kiev.

Dans Korngold, Ehnes et Shelley ne se sont pas laissé piéger par l’émotion distillée par les thèmes du 1er volet. Le soliste a préservé un ton très rhapsodique en propulsant le discours avec un jeu d’une pureté (les sons filés dans le 2e mouvement) et d’une justesse admirables. Pour Chostakovitch, Shelley a clairement privilégié le cynisme à la légèreté. Toute joie est de courte durée, l’insouciance étant rattrapée par le militarisme et le malheur. Les attaques de caisse claire auraient pu être encore plus déchirantes, et les trompettes du Finale manquaient de brillant et de relief (y a-t-il des chefs qui font lever les trompettistes ?), mais l’ensemble avait une superbe carrure et beaucoup d’aplomb.

Glass en roue libre

 

Introduit par une brève œuvre polyrythmique pour vents de Nicole Lizée, très dans l’esprit « glassien », le concert s’achevait avec la 13e Symphonie de l’iconique compositeur américain.

Avec le report de 2020 à 2022 de ce concert, la création mondiale de la 13e Symphonie (30 mars, Toronto) vient après l’enregistrement de la 14e, paru il y a trois mois. Philip Glass a confirmé au Devoir que sa 15e Symphonie, qui devait être créée à Washington en mars, n’est pas achevée. Elle est désormais prévue pour octobre.

Que nous dit cette 13e de notre époque ? Par rapport à des œuvres antérieures infiniment intriquées, comme des tapisseries des plus fines et jouant, au long cours, sur d’infimes variations, la 13e apparaît habile (le métier est indéniable), mais presque triviale. Un matériau mélodique simple, presque « pop », est traité doublement en opposition d’ondulation (cordes) et de ponctuation (vents). Quand la ponctuation se fait plus lourde, l’ondulation ralentit (3e volet).

Globalement, Glass semble induire ici l’idée de perturbation d’un flux (2e segment), qui colle peut-être avec son propos (les forces contraires à la vérité, ou perturbant un message) et qu’il abandonnera totalement dans la 14e Symphonie, plus linéairement mélodique. La fin abrupte des mouvements I et III apparaît toutefois comme une énigme, comme si le compositeur avait fini son stock de papier à musique avant l’heure. Peut-être, à l’antenne, c’était l’heure des publicités !

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