Gonzales a-t-il peint une moustache à «La Joconde»?

Plastikman et Chilly Gonzales revisitent le quatrième album du compositeur et DJ canadien Richie Hawtin (Plastikman), paru en 1998. 
Photo: Camil le Blake Plastikman et Chilly Gonzales revisitent le quatrième album du compositeur et DJ canadien Richie Hawtin (Plastikman), paru en 1998. 

Deux ans de pandémie n’ont pas ralenti le compositeur et apôtre du piano Gonzales, nous assure-t-il au téléphone depuis Cologne, son port d’attache. Inauguré en 2018, son atelier musical baptisé The Gonzervatory a beau être en pause forcée, il continue d’enfiler les projets singuliers. Entre autres : Gonzo vient de lancer une reprise du thème, composé par Michel Legrand, du film Summer of ’42, annonçant un album de reprises, Legrand (re)imagined, du célèbre compositeur français, attendu cet automne. Il vient aussi de lancer Consumed in Key, une proposition tellement saugrenue que nous sommes allés lui demander de se justifier.

« J’arrive un peu tard », reconnaît Gonzales à propos de la source de ce nouvel album. Vingt ans plus tard, pour être exact : en 1998 paraissait Consumed, quatrième album du compositeur et DJ canadien Richie Hawtin sous son célèbre nom de scène Plastikman, et Chilly Gonzales amorçait l’année suivante sa carrière avec un premier mini-album de hip-hop décalé, O.P. Original Prankster.

Or, il y a quatre ans, le pianiste découvrait l’existence de Consumed, lui qui, avoue-t-il, « n’est pas très porté sur l’électro, surtout à cette époque-là. Je n’étais jamais allé dans un club de ma vie. C’est une culture que je respecte, mais ce n’est pas ma religion ». Mais Consumed a piqué sa curiosité. Un disque mystérieux, fait de rythmiques pointilleuses et rigides comme celles de la techno de Detroit que Hawtin embrasse (il a grandi en banlieue de Windsor, à une trentaine de minutes de la cité américaine) et de basses fréquences imbibées d’écho dub.

Écouté à fort volume, Consumed (comme les trois premiers albums de Plastikman, d’ailleurs) plonge dans une sorte d’hypnose le danseur lancé à la poursuite des sons évolutifs des synthés ; lorsqu’il est joué dans le confort du salon, il invite à la réflexion, le vide se créant dans le gouffre des basses et entre les coups de percussions synthétiques demandant à être rempli par notre imagination.

« Moi, je l’ai entendue comme une œuvre qui nous laisse beaucoup de place et qui me fait penser à plein d’autres styles de musique, explique Gonzales. J’ai entendu du jazz là-dedans, même si, bien sûr, il n’y a pas d’instruments jazz. J’ai entendu de la musique de cabaret, du dub, un peu de disco, un peu de musique classique aussi. »

« Généralement, explique l’artiste, la musique électronique fonctionne avec un rythme simple en 4/4. Or, comme Richie [Hawtin] me l’a expliqué plus tard, il a adapté l’effet de délai de ses machines pour générer trois temps par mesure — et là, on se retrouve avec un rythme ternaire, le shuffle comme on dit en anglais, et ça, c’est un rythme jazz. Presque les trois quarts de l’album sont en ternaire ; tout de suite, j’ai entendu quelque chose de très différent et de frais dans cet album. Je n’avais jamais eu une telle réaction à propos d’un album. Et puis je me suis dit : peut-être que je peux traduire ça en ce que je ressens, musicalement. C’est mon instinct m’a mené à faire ça. »

À faire quoi, au juste ? À jouer du piano sur Consumed. Gonzales a pris un classique du techno minimaliste et lui a ajouté du piano. Ce n’est donc plus Consumed, ça s’appelle Consumed in Key, mais qu’est-ce que c’est, au juste, Gonzo ? Cette œuvre se révèle-t-elle autrement parce que vous y avez mis du piano ? Et un coup parti, si vous aviez été peintre, auriez-vous osé peindre une moustache sur La Joconde ?

« Ça devient autre chose, reconnaît-il. Tu sais, il y a ce mot en allemand, Urtext, qui définit une œuvre fermée, finie, mais l’Urtext peut servir de source à une autre œuvre — Maurice Ravel, par exemple, qui a composé ses propres orchestrations pour Tableaux d’une exposition de Moussorgski, en respectant ce qu’il y avait dans l’œuvre originale, mais en rajoutant quelque chose. J’ai traité Consumed comme un Urtext : ça devient autre chose, mais sans manquer de respect à l’œuvre originale. Au contraire, je fais revivre l’originale. Donc, je crois qu’on a le droit d’ajouter une moustache à n’importe quel portrait si on sent que ce n’est pas une parodie. Si on sent que l’intention respecte l’Urtext. J’ai fait une version de Consumed en espérant qu’elle aurait sa propre vérité et qu’elle ne nuirait pas à l’originale. »

Pas selon le principal intéressé : Richie Hawtin approuve, il a même refait un mix pour intégrer les partitions de piano à sa matrice techno, enterrant d’abord la contribution de Gonzales au dernier sous-sol sur les premières pièces (Contain, Consume, Passage In), lui permettant plus d’expression, de latitude, sur des morceaux très atmosphériques, comme Ekko et la très dub Locomotion, cette dernière étant une des plus réussies du projet.

« Ça a été sans doute plus difficile pour lui puisque ce disque, c’est son bébé, reconnaît Gonzales. Moi, j’étais en train de déguiser son bébé en lui faisant porter un autre costume. Ce fut donc à lui de faire le difficile geste de lâcher prise sur son bébé, et je lui suis très reconnaissant d’avoir accepté de le faire. Il aurait pu me dire : “Mais qu’est-ce que tu fais avec mon album ? Ça fait vingt ans qu’il existe, et tu veux en faire autre chose !” Il aurait pu fermer la porte, j’aurais compris, mais il était ouvert, et Tiga a bien joué son rôle diplomatique. »

Tiga, compositeur électronique et DJ lui aussi, Montréalais d’origine, cofondateur du label Turbo Records est celui qui édite Consumed in Key. Il a servi d’interprète, d’entremetteur, entre leurs deux univers. C’est un peu grâce à lui que cet album existe, estime Gonzo. « Les gens qui me connaissent savent que j’aime bien recréer des émotions avec le piano, par exemple recréer l’émotion du rap au piano, sans beatbox. J’ai toujours pensé qu’un genre musical ne dépendait pas de l’instrument dont on se sert. On peut très bien évoquer le hip-hop et les musiques électroniques au piano, et je sens que Richie fait pareil, évoquer d’autres genres musicaux, mais avec des instruments électroniques. Lui et moi sommes un peu de chaque côté d’un miroir. »

 

Consumed in Key de Plastikman et Gonzales par Turbo Records/Secret City Records

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