Recueillement et défoulement avec Nick Cave et Warren Ellis

Nick Cave et Warren Ellis ont donné samedi soir à la Place des Arts le premier de deux puissants concerts.
Photo: Kevin Winter Getty Images via Agence France-Presse (Archives) Nick Cave et Warren Ellis ont donné samedi soir à la Place des Arts le premier de deux puissants concerts.

À genoux qu’il nous a mis, le cher Nick Cave. Il officiait samedi soir dernier à de fastes retrouvailles avec son public montréalais pour le premier de deux intenses concerts présentés à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts. L’Australien et ses cinq accompagnateurs ont chanté pendant près de 2 h 30, privilégiant les chansons des deux derniers albums, Carnage, paru l’an dernier, et Ghosteen, lancé à l’automne 2019, transcendant le deuil et son acceptation, au cœur de ces deux disques, avec autant de fougue que de douleur.

Parmi les mots le plus souvent entendus lors de cette soirée, nous avons relevé « God » et « Jesus », surtout pas par prosélytisme, plutôt pour incarner cette idée d’un être omniscient qui nous observe d’en haut en train de bousiller notre vie, témoins de nos drames, le genre de thème qu’affectionne Cave dans ses chansons. « God », « Jesus », donc, « fuck ! » très souvent aussi, et « Hey ! ». Comme dans : « Ça fait deux ans qu’on ne peut pas dire “Hey !”», a lancé Nick Cave en terminant une chanson, levant triomphalement son poing comme s’il venait de servir un uppercut à la pandémie. À cause du masque, « je ne peux pas voir vos visages, a-t-il dit aussi, mais je présume qu’ils affichent un joyeux sourire ».

Le « Hey! » retentissant en disait autant sur le plaisir que nous avions, lui sur scène et nous sur nos sièges, de communier en musique que sur la dynamique de son concert. Nous savions que la tournée Carnage, amorcée en Europe l’automne dernier, porterait surtout sur le matériel de ses deux derniers magnifiques, mais contrits, albums, caractérisés par le dépouillement orchestral. Peu de guitares et de percussions, beaucoup de chœurs, de piano et de synthétiseurs. Des chansons lancinantes. Nous nous attendions à un concert recueilli, introspectif, précieux. Il le fut parfois, mais sans apitoiement, sentiment évacué par la nature punk de l’artiste revenue au galop.

Nous ne nous attendions pas à un concert aussi plaisant et exubérant. À ses côtés, le complice Warren Ellis, assis dans un coin avec un petit synthétiseur sur les genoux — quasiment un contre-emploi pour ce musicien qui se transforme d’habitude en démon sur scène ! Derrière lui, un chœur de trois voix gospel, ainsi qu’un instrumentiste, tantôt à la basse, tantôt au synthé ou à la batterie. Cave a ouvert la soirée tout doucement avec trois titres de Ghosteen : Spinning Song, Bright Horses et Night Raid, à propos de la conception de ses jumeaux, chambre 33 d’un grand hôtel.

Ces orchestrations empreintes d’austérité laissaient tout l’espace aux voix, en premier lieu celle de Cave, grave et théâtrale. Le chœur gospel rendait encore plus solennelles les chansons poignantes ; après la puissante, et rythmée, White Elephant, la gracieuse et résiliente chanson titre du récent album, puis l’émouvante Ghosteen, douze minutes à arracher les larmes, la chanson évoquant la mémoire de son fils Arthur disparu en 2015.

Avant et après les chansons, toujours ce sursaut, ce « hey ! », ce poing lancé, qui soulève le poids des mots sur les épaules du public. Oui, elles sont graves, les chansons de ses deux (même trois) derniers albums, mais le moment que nous passions ne serait pas funeste. En duo avec sa choriste Wendy Rose, Lavender Fields redonnait espoir en l’amour, célébré ensuite par Waiting for You et I Need You, juste avant une reprise de T. Rex, Cosmic Dancer.

Warren Ellis a alors enfin empoigné son violon, le diable. Il en a joué en faisant aussi l’acrobate sur sa chaise, et encore pendant la décharge God is in the House (de l’album No More Shall We Part, 2001), accueillie avec enthousiasme par les fans de longue date. Pareil pour la retentissante Hand of God, Nick Cave arpentant la scène, grimpant sur ses moniteurs. Quelle présence sur scène, quel interprète !

Nick Cave avait gardé quelques immortelles dans sa manche pour les deux généreux rappels, le premier débutant par la cynique et épique Hollywood qui clôt Ghosteen avant de revisiter une de ses « murder ballads », Henry Lee, puis Jubilee Street que la foule réclamait déjà dès la moitié du concert écoulée. Au second rappel, nous l’attendions, la complainte Into My Arms, peut-être la plus belle de son répertoire, puis Ghosteen Speak. Magnifique.
 

Où est Nick Cave ? Nick Cave est partout.

La Galerie de la Maison du festival (305, rue Sainte-Catherine Ouest) présente jusqu’au 7 août une exposition intitulée Stranger than Kindness, présentée comme « un parcours multimédia dans la vie créatrice, les oeuvres complexes et l’héritage artistique » de l’auteur, compositeur, interprète et écrivain. Plus de 300 objets appartenant à sa collection personnelle — dont des lettres de Leonard Cohen et une gomme ayant été mâchée par Nina Simone (!) — sont rassemblés dans cette exposition conçue au Danemark et présentée pour première fois en Amérique du Nord.

 

De plus, un nouveau documentaire explorant la relation, humaine et créative, entre Nick Cave et son collaborateur Warren Ellis prendra l’affiche le 11 mai prochain. Intitulé This Much I Know to be True, ce film d’une centaine de minutes, produit au Royaume-Uni et réalisé par le Néo-Zélandais Andrew Dominik, se penche particulièrement sur la création, puis la mise en scène, des chansons des albums Ghosteen (2019) et Carnage (2021).

 

Enfin, l’éditeur écossais Canongate Books annonçait la semaine dernière la parution, le 20 septembre prochain (trois jours avant le 65e anniversaire de Cave), de Faith, Hope and Carnage, un ouvrage « à propos de la vie intérieure » de l’artiste australien, écrit par Seán O’Hagan à partir d’une quarantaine d’heures d’entrevues. Nick Cave poursuit toujours son projet épistolaire intitulé The Red Hand Files (www.theredhandfiles.com), dans lequel il répond aux questions que lui envoient ses fans.

Philippe Renaud


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