Aux sources du «génie ukrainien» en musique classique

Le violoniste Leonid Kogan né à Odessa
Photo: Archives du Concours Reine Élisabeth (1951) Le violoniste Leonid Kogan né à Odessa

Quel lien unit Nathan Milstein, David Oïstrakh, Emil Guilels et Shura Cherkassky ? Deux des cinq ou six plus grands violonistes du XXe siècle et deux pianistes d’une éminence proche sont tous nés à Odessa. La liste est beaucoup plus longue et laisse croire en l’existence d’un génie musical ukrainien. Mais attention aux conclusions trop hâtives…

L’Ukraine, grenier à blé de l’Europe, serait-elle aussi terre d’interprètes de génie en quantité réellement hors normes ? Depuis le début de l’invasion russe, le 24 février dernier, plusieurs ne manquent pas de remarquer cette fertilité. Le dernier en date est l’excellent pianiste français Philippe Cassard, par ailleurs animateur sur France Musique et collaborateur du Nouvel Obs, qui, dans son article « De David Oïstrakh à Vadym Kholodenko, le grand orchestre d’Ukraine », paru dans L’Obs du 25 mars, a pris le temps de dresser une liste impressionnante.

Aux noms susmentionnés s’ajoutent, natifs d’Odessa, Maria Grinberg, Vladimir de Pachmann, Iakov Zak, Simon Barere, Samouïl Feinberg pour le piano et Gregor Piatigorsky pour le violoncelle. Vladimir Horowitz et Alexandre Brailowsky ainsi que les chefs d’orchestre Igor Markevitch et Jascha Horenstein sont nés à Kiev, alors que Sviatoslav Richter vient de Jytomyr, Mischa Elman de Talnoïe, Heinrich Neuhaus d’Elisavetgrad et Leonid Kogan d’Iekaterinoslav.

« La plupart de ces musiciens se sont dispersés dans le monde, soit à cause de la révolution d’Octobre, en 1917, soit après la mort de Staline, en 1953, quand les autorisations de sortie du bloc de l’Est étaient un peu plus nombreuses », écrit Cassard, qui ne parle certes nullement de génie ukrainien. Mais à remarquer cette confluence, il y a de quoi se poser la question.

En remontant dans le temps, on voit qu’il y a pourtant une explication historique très solide à tout cela. Elle a tout à voir avec l’antisémitisme en Russie. C’est à Catherine II et à l’année 1791 qu’il faut se référer. C’est la fameuse impératrice qui décida de créer des « zones de résidence » dans lesquelles les Juifs pouvaient s’établir. Gouvernement, aristocratie et clergé ne voulaient pas d’eux dans des centres tels que Moscou et Saint-Pétersbourg. Ils ont donc été cantonnés et confinés à l’ouest, dans des zones déterminées conquises alors par l’empire russe au détriment de la République des Deux Nations (Pologne et Lituanie) et de la principauté de Moldavie.

Au XIXe siècle, certains territoires de l’Ukraine et de la Lituanie concentrent donc une population juive qui a refusé antérieurement la conversion et qui n’a pas le droit de vivre ailleurs en Russie. Dans les zones ukrainiennes, les villes ouvertes de Poltava, d’Odessa et de Kichinev voient l’ouverture de quartiers juifs (shtetl) très importants. De toutes celles-là, Odessa devient un centre artistique cosmopolite, et rassemble donc les talents artistiques juifs qui ne peuvent habiter ailleurs en Russie.

Quant à « la dispersion après 1917 », elle est plus que naturelle, car le principe des zones de résidence, sorte de ghettos géants à ciel ouvert, a été aboli lors de la révolution d’Octobre.

Sur le plan non musical, hélas, la zone de résidence aura des conséquences particulièrement funestes puisqu’elle regroupera à portée de main des nazis une population de cinq millions de Juifs, la plus grande concentration sur la planète. Le massacre de Babi Yar, un ravin de Kiev, les 29 et 30 septembre 1941, fit 33 771 victimes. Il est commémoré par Chostakovitch dans sa 13e Symphonie.

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