Tout un Roman

La violoncelliste Camille Thomas
Photo: Sonia Sieff La violoncelliste Camille Thomas

La violoncelliste franco-belge Camille Thomas faisait ses débuts à Montréal à la salle Bourgie jeudi soir. La soirée laisse une impression curieuse et mitigée, tant on se demande si on a vraiment entendu de la musique de chambre, du Chopin et du Rachmaninov.

Quelqu’un avait-il prévenu le pianiste Roman Rabinovich qu’il n’était pas censé faire autant de bruit mais qu’il accompagnait la violoncelliste Camille Thomas et que 100 % des spectateurs étaient venus pour la voir, elle ? Difficile parfois de se concentrer et de faire un tri musical dans ce flot tonitruant où la violoncelliste tentait de s’imposer, notamment dans le 1er mouvement de la Sonate de Chopin.

Une purée de décibels, contre une purée de vibrato. Résumée en une phrase, ce pourrait être une critique bien vulgaire d’un récital superficiel et poudre aux yeux, foncièrement vulgaire lui aussi.

Respiration organique

 

La poudre aux yeux cela peut se décortiquer ou se rationaliser quand, au fond, on permet à l’auditeur de réaliser que les « gestes » entendus ne mènent nulle part, car ils ne sont pas structurants, ils ne sont pas expressifs au sens organique, c’est-à-dire de la respiration musicale des phrases qui participe de la construction. Où est la gradation quand tout est intense (4e mouvement de Rachmaninov) ?

Pour ceux que la compréhension des lacunes de ce concert intéressera, un exercice utile portera ses fruits : l’écoute de la Sonate de Rachmaninov par Heinrich Schiff et Elisabeth Leonskaïa (Philips). Point de vibrato geignard ou d’atermoiements pour feindre une émotion dans l’Andante. Il suffit de vivre ladite émotion avec simplicité et d’observer les nuances (« piano espressivo » pour l’entrée du clavier !). Et que dire du 2e mouvement : Allegro scherzando, où l’adjectif « scherzando » signifie « ludique » et pas « scolaire ».

Alors, pourquoi inviter Camille Thomas après Jean-Guihen Queyras, Edgar Moreau et Victor Julien-Laferrière ? Tentative d’explication : vous n’y connaissez rien au classique 2.0. Camille Thomas a 68,2k d’abonnés Instagram et la photo de la salle Bourgie se trouve déjà désormais au milieu des multiples égoportraits de l’artiste. En marketing et en image, c’est une situation « gagnant-gagnant »

Il y a toutefois dans sa promotion de la jeune artiste une chose un peu choquante. La biographie de son site Internet fait état qu’en « 2017, elle signe un contrat international d’artiste exclusif chez Deutsche Grammophon, devenant la première femme violoncelliste à signer pour la prestigieuse maison de disques. » Il faudrait rappeler que DG signa juste avant Rostropovitch au milieu des années 60 la grande Anja Thauer qui, hélas, se donna la mort pour un chagrin d’amour à l’âge de 28 ans en 1973 ne laissant à la postérité que trois disques dont un grand Concerto de Dvorak dirigé par Zdenek Macal à la tête de la Philharmonie tchèque, bien supérieur à la huppée version Rostropovitch-Karajan qui l’éclipsa par la grâce du marketing.

Mais le marketing, on le voit bien aujourd’hui encore, est une force ravageuse.

La salle Bourgie présente

Camille Thomas (violoncelle). Roman Rabinovich (piano). Ravel : Kaddisch. Chopin : Sonate pour violoncelle et piano. Rachmaninov : Sonate pour violoncelle et piano. Salle Bourgie, jeudi 31 mars 2022.



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