«Un homme et son piano»: le P’tit Belliveau en clown triste

Dans ses textes et sa musique, Jonah Richard Guimond précise ne pas faire dans la subtilité, jusque dans le visuel accompagnant ses sorties d’album.
Photo: Érika Essertaize Dans ses textes et sa musique, Jonah Richard Guimond précise ne pas faire dans la subtilité, jusque dans le visuel accompagnant ses sorties d’album.

Sur Un homme et son piano, second album de P’tit Belliveau, on découvre une chanson intitulée Retourner chu nous. Ce qu’il a fait il y a un an, quittant Moncton où il s’était installé quelque temps avant de conclure que l’air salin de son patelin néo-écossais natal, Baie Sainte-Marie, lui allait mieux. C’est, dit-il, la dernière chanson composée pour cet album remarquablement songeur dans ses thèmes : « Faut comprendre que j’ai écrit toutes ces chansons durant la pandémie. Normalement, je m’inspire de la vie de tous les jours ; j’écris à propos de l’absurdité des situations normales. Or, j’étais, comme tout le monde, enfermé chez moi… Ça a donné un album juste un peu plus emo que d’habitude. »

Dans ses textes et sa musique, Jonah Richard Guimond précise ne pas faire dans la subtilité, jusque dans le visuel accompagnant ses sorties d’album. La pochette d’Un homme et son piano le montre dans la cour arrière d’un ami qui habite à cinq minutes à pied de chez lui, assis seul devant un piano électrique, le visage maquillé en noir et blanc « en hommage au black metal, un style musical que j’aime pour vrai », assure-t-il. « Je ne qualifierais pas mes nouvelles chansons de tristes, mais elles sont en tout cas plus émotives, et c’est un peu ce que je voulais refléter sur la pochette. Comme la version P’tit Belliveau du sad clown ou du lonely cowboy. »

Il nous faudra quelques écoutes de ce fascinant nouvel album pour le comprendre : si, en surface, la chanson de P’tit Belliveau paraît légère, joviale et comique, en s’attardant au texte, on prend la mesure des émotions que l’auteur-compositeur-interprète acadien veut partager. Des passages d’une criante lucidité comme dans J’feel comme un alien, une ballade à la mélodie accrocheuse dès les premières mesures s’ouvrant sur des accords de piano droit avant de prendre des couleurs soft rock : « Le monde dit qu’ils veulent qu’tu sois honnête / Mais ils voulont point entendre la vérité / ’Fait qu’j’ai appris comment être simple pour me cacher / Là asteur c’est la seule façon que j’sais d’être ».

L’album s’ouvre sur J’aimerais d’avoir un John Deere qui, en forçant à peine, aurait pu figurer sur Goodbye Yellow Brick Road (1973) d’Elton John. Épique, tendre, lyrique, la guitare électrique théâtrale, sa finale orchestrale, Belliveau se surpasse même dans le texte serti de perles comme celle-ci : « J’aimerais d’avoir un John Deere / Avec toutes les guirlandes d’amanchées / Ej m’en irais dans le grand désert / Semer des graines pour qu’tout l’monde peuvent manger ».

« C’est une de mes préférées aussi, j’en suis fier, dit Jonah. Elle est très différente de ce que j’ai l’habitude de faire — et pour être nerd, sur le plan de la réalisation, y’a plein de petits détails compliqués. C’est le genre de challenge technique que je suis fier d’avoir surmonté. »

Il savait bien que, dès le titre, cette chanson allait être perçue à la blague par « les habitants de la ville ». Elle donne le ton au reste du disque : sous la surface, une réflexion sur le monde qui entoure P’tit Belliveau. « Pour être honnête, y a toujours quelque chose de deep dans mes chansons — en tout cas, c’est ce que j’essaie de faire. Je trouve que la meilleure façon de susciter la réflexion pour changer la perspective [de l’auditeur], c’est que le message ne soit pas évident et qu’il soit dit sans faire la morale. Faut donner l’impression que ça vient du fond de toi. Une de mes stratégies pour y arriver, c’est d’utiliser des images qui, je le sais, paraîtront ridicules, comme ça l’auditeur baisse les armes et absorbe le message sans s’en rendre compte. »

« Cela étant dit, enchaîne Jonah, je n’utilise jamais d’images qui ne veulent rien dire pour moi. Mais je peux t’assurer que tous les hommes ici à la baie veulent un John Deere, garanti. Chaque pops ici veut son gros tracteur pour travailler son terrain. Mais l’image est voulue : si tu l’écoutes une première fois et que tu penses que c’est une chanson drôle, je pense que c’est plus facile pour faire passer le message. »

Paradoxe

 

C’est le paradoxe avec P’tit Belliveau, qu’on a découvert avec une amusante formule country aux Francouvertes, puis, après qu’il eut rejoint l’étiquette Bonsound, avec des chansons pop synthétiques singulières comme Income Tax et la belle Les bateaux dans la baie, tirées de son premier album Greatest Hits vol. 1 (2020). Très inspirées de ce qu’on désigne comme la city pop japonaise des années 1980 — « Hiroshi Sato, pour moi, c’est un de mes big heroes, comme Baptiste Comeau », le méconnu chansonnier acadien à qui il a rendu hommage sur son dernier mini-album —, ses chansons font rire, mais devraient aussi faire réfléchir. P’tit Belliveau n’est pas, comme on dirait dans son coin de pays, un « novelty act ».

« Je sais que y’a beaucoup de monde qui présume que c’est un projet humoristique, I guess, perçoit Jonah. Mais je crois aussi que je ne serai jamais capable de bien transmettre le sens du projet parce que je sens une différence fondamentale de perception entre le public du Québec et celui de l’Acadie à propos des projets musicaux qu’on dit sérieux ou humoristiques. »

« Lorsque je commençais à jouer sur scène au Québec, on me demandait toujours si mon projet était humoristique ou sérieux, et j’ai toujours trouvé cette question bizarre parce que je ne me l’étais jamais posée. Parce que c’est un peu des deux, mais c’est surtout sérieux. Pour moi, c’est tellement évident que c’est surtout sérieux ! L’humour fait partie parfois des chansons, mais moi, en grandissant avec les artistes acadiens, ça a toujours été normal d’entendre des artistes sérieux qui avaient une composante humoristique à leur projet. En fait, je ne saurais nommer un artiste acadien qui n’a pas au moins un peu d’humour dans son projet : Cayouche, Baptiste [Comeau], Radio Radio, Angèle Arsenault, ils sont tous des chansons drôles et des chansons sérieuses, et parfois les deux en même temps. Au Québec, on dirait que c’est tout l’un ou tout l’autre. »

« In the end, j’ai fait la paix avec le fait que beaucoup de gens penseront que mon projet est humoristique et n’iront pas chercher plus loin que ça, assure P’tit Belliveau. Et ce n’est pas grave tant que les gens apprécient mes chansons et qu’ils passent du bon temps en spectacle avec moi. »

« On that stage is where I’m supposed to be / Causin’ smiles, it makes the air feel clean / But no one seems to know just what I mean », chante P’tit Belliveau dans J’feel comme un alien.

Un homme et son piano

P’tit Belliveau, Bonsound

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