Zoltán Kocsis, artiste essentiel

Réécouter en 2022 Zoltán Kocsis aborder des œuvres parcimonieusement choisies entre 1980 et 2000, c’est se rendre compte que, même si nous avions collectivement compris l’éminence de son apport interprétatif, nous n’en avions pas vraiment, sur le moment, saisi la portée. Photo prise dans les années 1980. 
Photo: Decca Réécouter en 2022 Zoltán Kocsis aborder des œuvres parcimonieusement choisies entre 1980 et 2000, c’est se rendre compte que, même si nous avions collectivement compris l’éminence de son apport interprétatif, nous n’en avions pas vraiment, sur le moment, saisi la portée. Photo prise dans les années 1980. 

Decca publie en 26 CD l’intégrale des enregistrements Philips réalisés en tant que pianiste par le Hongrois Zoltán Kocsis (1952-2016) entre 1980 et 1999. Contrairement à l’écrasante majorité des compilations de ce type, plus ou moins égales, ce coffret est une stimulation intellectuelle et sensorielle de tous les instants.

Quand Zoltán Kocsis se lance dans les Valses de Chopin, quand il aborde le 2e Concerto de Rachmaninov, le 3e de Bartók ou Danseuses de Delphes, premier des Préludes de Debussy, une singulière impression d’urgence accroche l’oreille.

Est-ce un procédé de rhétorique musicale destiné à capter l’attention de l’auditeur ? Ce serait-là un artifice, alors que, dans les faits, Zoltán Kocsis nous plonge dans des univers fascinants et organiques qui nous convainquent de la légitimité de son propos, même si celui-ci bouscule nos habitudes ?

Force visionnaire

 

Réécouter en 2022 Zoltán Kocsis aborder des œuvres parcimonieusement choisies entre 1980 et 2000, c’est se rendre compte que, même si nous avions collectivement compris l’éminence de son apport interprétatif, nous n’en avions pas vraiment, sur le moment, saisi la portée.

La question ne se pose pas pour l’œuvre pour piano seul de Béla Bartók, dont Kocsis a enregistré l’intégrale entre 1991 et 1998. L’hégémonie de ces huit disques sur la discographie n’a jamais été mise en doute. Après tout, c’est intellectuellement confortable : un Hongrois dans la musique hongroise, c’est bien logique. C’est tout juste si l’on ne renâclait pas un peu à faire de ses Concertos pour piano enregistrés avec Iván Fischer la référence. Le 3e Concerto abordé avec des dessins rythmiques si francs et un tempo soutenu, là où l’on tolérait jusqu’ici la direction à l’eau de rose de Pierre Boulez, accompagnateur de Daniel Barenboim et d’Hélène Grimaud à 34 ans d’écart, choquait tout de même un peu.

Lorsque le monde a connu Zoltán Kocsis, c’était le milieu des années 1970. L’époque des microsillons faisait émerger de Hongrie un trio de jeunes mousquetaires du piano que l’étiquette Hungaroton se chargeait de faire connaître : András Schiff (né en 1953), Zoltán Kocsis (1952) et Dezso Ránki (1951). Leur disque des Concertos pour deux et trois pianos de Mozart (Schiff était le troisième pianiste à l’époque !) avec l’Orchestre d’État hongrois et János Ferencsik, paru en 1973, est resté célèbre.

Ránki, dans Schubert, et Kocsis, dans Bartók, avaient même eu, en 1975, les honneurs d’un microsillon Denon, à l’époque le « nec plus ultra » expérimentant la technologie de l’enregistrement numérique.

Lorsque le monde a perdu Zoltán Kocsis, mort à l’âge de 64 ans, en 2016, il disait adieu avant tout au chef de l’Orchestre national hongrois. L’activité principale de Kocsis était devenue la direction d’orchestre. Mais c’est un impressionnant talent protéiforme que la musique perdait : un chef d’orchestre remarquable, un pianiste fabuleux, mais aussi une force visionnaire de la musique, orchestrateur fasciné par la musique française — il a brillamment orchestré des mélodies et des œuvres pour piano de Debussy et de Ravel — et compositeur qui, par exemple, s’est immergé corps et âme dans la musique, le livret et les esquisses de Schoenberg pour parachever le 3e acte de l’inextricable opéra Moïse et Aaron.

Empêcheur de tourner en rond

 

À ce stade et à ce degré, il faut bien parler de génie et constater que ce génie a été diversement et partiellement documenté. Une période purement pianistique et hongroise, début de carrière derrière le rideau de fer, mais à la hongroise, c’est-à-dire avec une expansion européenne assez facile, couvre la période 1972-1982. Elle est documentée au disque par Hungaroton qui attelle Zoltán Kocsis au renouvellement du catalogue pianistique bartokien et emploie le duo Kocsis-Ránki.

Zoltán Kocsis fait son entrée chez Philips avec deux disques : les Pièces lyriques de Grieg, enregistrées en avril 1981, et des transcriptions de Wagner (1980). Le disque Wagner, qui contient les transcriptions de Kocsis des préludes à l’acte I de Tristan et Isolde et des Maîtres chanteurs est sublime. Ce ne sera pas un grand succès commercial et, très longtemps, on ne le trouvera en CD qu’au Japon. Le disque Grieg soulève une problématique intéressante, abordée par Jed Distler dans son excellente notice. Au tournant des années 1980, il n’y a pas cette pléthore d’enregistrements et les Pièces lyriques de Grieg sont incarnées par un enregistrement : Emil Guilels chez DG. Or, voilà Zoltán Kocsis qui joue Voyageur solitaire, op. 43 no 2, en 1 minute 32 secondes plutôt qu’en 2 minutes 17 secondes. Sa démarche induit un doute. Et il a bien raison !

Même si l’interprétation de Guilels est très belle, Grieg n’a pas écrit une méditation vaporeuse, mais un « allegretto semplice » à 116 à la croche. Pareil pour le phrasé de l’Arietta de l’Op. 12, revivifié sous les doigts du Hongrois. Saine concurrence, certes, mais qui en ennuie certains, car Philips et Deutsche Grammophon, l’éditeur du disque de Guilels, font partie du même groupe. Quatre minutes de musique (rééditées ici pour la première fois en CD) et tout Kocsis est là. Toute une sérieuse problématique aussi.

Il y a ainsi dans ce coffret un disque des Concertos nos 11, 17 et 19 de Mozart, joués et dirigés par Zoltán Kocsis en 1996 et 1997. Il suffit d’écouter Finale du Concerto no 17 pour jubiler devant une telle spontanéité et rester estomaqué du fait que ce CD n’eut pas de lendemain. Et puis on rationalise. Mozart chez Philips, c’est Alfred Brendel, une réputation patiemment édifiée. Et c’est tout à fait l’opposé de ce qu’on entend ici. Brendel calcule tout, intellectualise tout. Kocsis, c’est le Mozart de Miloš Forman.

Reprendre vie

 

Rebelote, exactement, dans Beethoven : un disque de sonates (nos 1, 5, 8, 17) gravé en 1990, fulgurant, où Kocsis renoue avec le style beethovénien du jeune Friedrich Gulda. On n’entendra plus jamais Kocsis dans Beethoven. Et pour cause… Au moment où le CD sort, Philips est en train de planifier sa seconde intégrale Brendel (1992-1996). Le sage Alfred entrera en studio en novembre 1992. Les outils d’écoute à la demande permettront à chacun de comparer le Prestissimo final de la 1re Sonate. Trente ans après, l’un des deux a presque l’air d’un gag.

L’art de Zoltán Kocsis est brillant, vigoureux, robuste, les pieds sur terre. Il est aussi raisonné. Debussy, impressionniste ? Il laisse cela à d’autres (Claudio Arrau, fascinant dans le genre). Mais avec Kocsis, si l’on suit la partition, on passe d’éblouissement en éblouissement.

Le critique allemand Peter Cossé écrit dans sa notice du volume Kocsis des Grands pianistes du XXe siècle : « Il explore les partitions à fond, tout en essayant de se mettre dans la peau de l’auteur, afin de reproduire au piano le processus et l’évolution de la multiplicité des timbres, de la diversité de l’écriture polyphonique, sans que les œuvres perdent pour autant un iota de ce qui représente leur importance et leur force. Ainsi les enregistrements Debussy sont-ils d’une clarté à couper le souffle. On est surpris par la splendeur des couleurs, faisant la synthèse d’une distanciation de bon aloi et d’une impulsivité bien dosée. Tout ceci n’est que la conséquence logique d’un démontage critique de la texture, recomposée ensuite dans un monde imaginaire où ce compositeur du passé semble se tenir au coude à coude avec son interprète, reprenant vie à travers lui. »

Reprendre vie. La vie insufflée à la musique par Zoltán Kocsis éclate dans les Valses de Chopin et dans les Concertos de Rachmaninov et éclaire la polyphonie de L’art de la fugue de Bach — là encore un enregistrement oublié, bien à tort.

Zoltán Kocsis a participé avec Iván Fischer en 1983 à la création de l’Orchestre du Festival de Budapest. Leurs chemins se sont ensuite séparés. Kocsis fut nommé directeur musical de l’Orchestre philharmonique national hongrois en 1997. Mais Philips ne documentera jamais cette carrière de chef. C’est Hungaroton qui s’en chargera dans les 15 dernières années, bien trop timidement et se réduisant à Bartók.

Après Philips, la carrière du pianiste a été éclipsée et ignorée par les éditeurs, même si Kocsis présentait en concert des programmes essentiels comme l’association de l’Opus 111 de Beethoven et de la Sonate D. 960 de Schubert. Une vidéo tournée en Suisse en 1998, disparue depuis longtemps, témoigna un jour de cela. Nous méritions tellement plus.

En concert cette semaine

Imogen Cooper joue Schubert, Ravel et Liszt à la salle Bourgie, dimanche 3 avril à 14 h 30.

 

Andrew Wan et Charles Richard-Hamelin interprètent les sonates de Schumann à la salle Bourgie, mardi 5 avril à 19 h 30.

 

Kensho Watanabe dirige l’OM et Karina Gauvin à la Maison symphonique, vendredi 8 avril à 19 h 30.

Zoltán Kocsis Complete Philips Recordings

Decca 26 CD 485 1589



À voir en vidéo