Marie-Élaine Thibert, spectaculairement elle-même

La confiance, pour Marie-Élaine l’interprète, ç’a été oser signer, toute seule, le texte et la musique de «L’immédiat». «Un gros défi pour moi. Finalement, faut croire que ça se peut.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La confiance, pour Marie-Élaine l’interprète, ç’a été oser signer, toute seule, le texte et la musique de «L’immédiat». «Un gros défi pour moi. Finalement, faut croire que ça se peut.»

Avant d’écouter, on est attirés. Intéressés. Au-delà des signes probants et prometteurs. Pas seulement parce qu’il y a cette belle équipe dont les noms font leur effet conjugué. Bien sûr qu’on se dit : Antoine Gratton à la direction artistique, aux arrangements, à la réalisation, riche idée, c’est un as attentif bourré d’idées, ça ne pourra pas être banal, tout en étant résolument pop. Oui, on est séduits d’emblée par les pairages étonnants de paroliers et compositeurs : mazette ! Pierre Huet-Andrea Lindsay, c’est pas ordinaire. Laurent Paquin-Andrea Lindsay non plus. Contributions de Carole Facal ici, Laurence Nerbonne là, et puis Daniel Beaumont, Julie Valois… et Marie-Élaine Thibert elle-même !

Ça sent le frais, le neuf, tout ça. Même revisiter C’est le début d’un temps nouveau, symbole de l’entrée en scène staracadémienne d’il y a 19 ans, mais autrement, choc des mots de Stéphane Venne et d’un slam de David Goudreault au beau milieu, ça titille la curiosité.

Ce disque inspire confiance. La photo de l’artiste — surtout dans la version coffret de l’album, qui contient en sus une affiche et un jeu de cartes postales éblouissantes — le dit jusque dans ses franches couleurs : allez, venez ! Entrez ! Qui que vous soyez, fidèles de la première époque ou passants interloqués, constatez : c’est bel et bien Marie-Élaine Thibert, spectaculaire et pas qu’un peu affirmée. « C’est moi maintenant », sourit-elle sans jouer la modeste, mais sans un soupçon de prétention, de son côté du Google Meet. « Je sais qui je suis, ce que je veux. Je suis une chanteuse au bord de la quarantaine, qui se sent bien, qui est sur son X, comme on dit. J’ai connu la prise en charge totale les premières années, puis j’ai fait un grand bout de chemin toute seule, et là, je travaille à nouveau avec une équipe [GSI, des aguerris], mais à ma manière. Je m’appartiens plus que jamais. »

Une lettre d’amour à celles et ceux qui tiennent bon

Cela s’entend. Cela se voit. Ça résonne et ça resplendit. « Je suis là, sur la scène, à vous regarder / Vous me semblez fébriles et pleins de vérité », chante-t-elle dans le morceau d’intro, à la fois présentation, lettre d’amour et profession de foi. Envers le métier de chanteuse, dans la durée, envers les gens qui ont tenu bon et tiennent encore bon « et qui ont besoin de se sentir vivre très fort, et se retrouver, et célébrer ». Un nouveau temps nouveau, en quelque sorte. Une nouvelle année zéro. « C’est comme un grand reset. On va enlever notre linge mou, s’habiller coloré, aller chanter, danser. Je pense que c’est un album qui est moins au je qu’au nous. Notre histoire, elle est dure par grands bouts, mais elle est belle aussi, et on se sent solidaires d’avoir traversé toutes ces vagues de la pandémie, les épreuves de la vie. C’est drôle à dire, on a été isolés, mais on a vécu ça toute la gang ensemble. »

Des idées, des idées, un Antoine Gratton

 

Génie d’Antoine Gratton, ça donne un huitième album de grande envergure et de grande proximité en même temps. Les cordes du Quatuor Esca, les voix des Petits Chanteurs de Laval, les cuivres, les claviers, il y a une liberté d’action qui réjouit, tout en étant de la chanson pop efficace. « Quand il essayait des arrangements, il me regardait toujours en coin, et c’était clair pour lui comme pour moi quand c’était ce qu’il fallait ou pas. Il avait toujours plein d’autres idées, une joie de créer incroyable. Avec lui, t’as confiance, t’as plus d’audace, t’as encore plus envie d’essayer des affaires : on allait trouver, c’était sûr ! » Elle a un bel exemple : « À un moment donné, il a sorti ses clés d’auto pour faire des bruits de cloche sur les cordes du piano… »

La confiance, pour Marie-Élaine l’interprète, ç’a été oser signer, toute seule, le texte et la musique de L’immédiat. « Un gros défi pour moi. Finalement, faut croire que ça se peut. C’est encore une histoire de confiance. » Quand tu commences chez Stéphane Venne, la marche est haute. Ce n’est pas une petite victoire que ses mots existent sur le même album que ceux d’un Pierre Huet dans Ce sont mes yeux, habile texte où c’est la chanteuse qui nous regarde, et non pas celle dont tout le monde regarde les yeux, ou les mots d’un Laurent Paquin plus qu’éloquent dans Vous ne m’avez pas crue, évocation du mouvement #MoiAussi. « Il vient un moment où tu y vas. Ça m’aura pris 19 ans pour écrire ma première chanson. J’ai fini par comprendre que si c’était pas la meilleure chanson de l’histoire de la chanson, c’était pas la fin du monde. Ça dit ce que je voulais dire, c’est ça, l’important. » La musique est frénétique, le ton un peu haletant : il était temps qu’elle sorte, cette chanson… « Finalement, j’en suis assez fière. »

Produit local

 

Mentionnons que Notre histoire, que ce soit en version coffret, en CD simple, en téléchargement, n’est disponible que sur le site marieelainethibert.com. Pas de distribution en magasin pour l’instant. « C’est un geste. Une façon de dire : si vous vous intéressez à ce que je fais, venez me voir, venez dans ma boutique virtuelle. C’est la même chose que les billets qu’on achète pour un spectacle. Par principe, quand tu veux encourager un artiste, ça peut se faire directement. Tout le monde dit : achetez local, achetez québécois. Eh bien c’est ça, mon produit local. On n’est pas obligés d’enrichir les Spotify de ce monde. L’idée, c’est de s’aider à vivre ensemble. » Et pourquoi pas ? Quand on se sent bien, à sa bonne place, bien entourée, on mesure mieux sa juste valeur. « Je me répète, mais c’est vraiment le moteur de tout. J’ai confiance. » Une confiance qui ressemble un peu, beaucoup au bonheur : multicolore.

Pourquoi ce disque est-il — de loin ! — le plus intéressant des huit de Marie-Élaine Thibert ? La réponse simple : parce que le temps était venu pour elle de s’accomplir vraiment et complètement, presque onze ans après Je suis, son dernier florilège de chansons originales. Mais encore ? C’est l’album de l’équilibre enfin atteint, où tout concorde, tout s’allie. C’est le réalisateur-arrangeur qu’il fallait : Antoine Gratton, lequel a su décoder et transposer en riches idées les intentions de l’artiste. Une sorte de perfection pop, au service d’une voix qui porte. Ce sont les paroliers et les compositeurs dont elle avait besoin pour cerner avec justesse la Marie-Élaine de maintenant : Pierre Huet, David Gaudreault, Andrea Lindsay, Carole Facal, Laurent Paquin, entre autres. C’est dansant, pertinent, poussé très loin dans la sophistication tout en demeurant simplement efficace. C’est un album qui tend la main, embrasse, étreint : qu’on soit ou pas fan depuis 2003, on s’y sent… plus que bienvenus. Inclus.

Notre histoire

Marie-Élaine Thibert

GSI Musique



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