Simon-Pierre Bestion, metteur en scène musical

Portrait d’un interprète curieux, adepte de rituels musicaux et de métissage.
Photo: Hubert Caldaguès Portrait d’un interprète curieux, adepte de rituels musicaux et de métissage.

Après une bouleversante expériencemusicale, liturgique et sensorielle dans les Vêpres de Monteverdi, Simon Pierre-Bestion et son ensemble La Tempête nous reviennent avec Hypnos, un office de requiem recréé à partir de musiques du XIe au XXe siècle nimbées à l’occasion de clarinette basse et de cornet à bouquin. À nouveau la fascination est au rendez-vous, avec, surtout, la signature musicale d’un musicien hors normes que Le Devoir a voulu rencontrer.

« Ma vision de la musique s’apparente à un spectacle, à un scénario de film. Je vois quelque chose de plus grand que de mettre à l’honneur un répertoire. J’ai envie que chaque CD, chaque spectacle soit comme une histoire. Et quand il faut raconter une histoire, on exploite tous les recours possibles. Mon idée est que le choc des répertoires crée des récits », explique Simon-Pierre Bestion au Devoir.

Rituel sacré

 

Hypnos, le nouveau disque de Simon-Pierre Bestion et La Tempête, porte bien son nom. Ce cérémonial de requiem prend racine dans un « Introït » de Pierre de Manchicourt (XVIe siècle) pour aboutir à Song for Athene (1993) de John Tavener, en passant par un chant vieux romain du XIe siècle et un Chant sacré de l’artisan du quart de ton Giacinto Scelsi. Le chant byzantin plane, alors qu’une clarinette basse ou un cornet à bouquin peuvent s’insérer dans les volutes sonores. Ce sont ces touches de coloration que Simon-Pierre Bestion se permet dans ses projets, que l’on rejette ou qui fascinent.

« J’ai toujours été transcendé par les rituels sacrés. Dans ces rituels, il n’est pas question de barrières entre les genres, les répertoires ou les esthétiques. Quand j’étais enfant et que j’accompagnais les offices à l’orgue, une pratique courante dans mon village, je pouvais passer d’une pièce de Bach à une improvisation et finir sur une pièce de César Franck. Ce qui rassemblait, c’était le fait de vivre ensemble une sensation commune à un moment précis », nous dit le musicien de 33 ans.

« Plus j’ai développé l’aspect du sacré et du rituel dans mes spectacles, plus j’ai développé le rapprochement sensible des musiques, quelles que soient leurs époques. »

La connaissance vaste des musiques lui vient d’une certaine boulimie : « J’ai toujours été très curieux. Pendant mes études, mes professeurs me reprochaient de ne pas assez travailler techniquement mes pièces, parce que je passais mon temps à déchiffrer de nouvelles partitions. Cela a été la même chose dans mon entourage, mes rencontres, avec le jazz et les musiques du monde. Je passe beaucoup de temps à écouter. »

Y a-t-il des limites à l’ouverture ? Comment Simon-Pierre Bestion, prompt, comme Jordi Savall, à métisser les cultures, voit-il le travail de Christina Pluhar sur la fusion entre Purcell et improvisation jazz dans le CD Music for a While de cette dernière ? Irait-il lui-même jusque-là ?

« C’est plutôt réussi de sa part, même si je n’aime pas tout ce qu’elle a fait dans ce CD-là. Je ne suis pas touché, car le métissage est brutal pour moi. J’aime les rencontres, mais plus subtiles, moins évidentes que de prendre une musique et de la faire en jazz. Par exemple, je préfère l’idée, comme dans Hypnos, d’utiliser une clarinette basse. La sonorité très particulière, très jazz et musique improvisée, de Matteo Pastorino, j’avais envie de l’entendre dans la polyphonie de la Renaissance. C’est un type de mélange plus doux. »

Et Simon-Pierre Bestion d’ajouter : « Quand je fais chanter Schütz par un chanteur de musique byzantine, je ne lui demande pas de faire totalement du chant byzantin, j’essaie de trouver un lien intuitif. » Bestion se réfère ici au CD Larmes de Résurrection (2018), où Georges Abdallah, chantre byzantin, œuvre comme évangéliste dans l’association de L’histoire de la Résurrection de Schütz et des Fontaines d’Israël de Schein, le seul de ses projets qui nous a laissés de glace, tant il est quasi impossible pour un germanophone de supporter le volapük de bazar dans lequel sont énoncés des textes supposément édifiants.

Le chef ne connaissait rien de notre réticence à ce projet-là, mais il a touché une corde sensible en concluant : « Le métissage et la rencontre culturelle, c’est ce qu’il y a de plus difficile à réaliser dans les arts. Je n’ai pas la sensation de réussir chaque fois, mais c’est bien d’essayer. »

Repenser le concert

 

Simon-Pierre Bestion a été formé comme organiste. Cela lui a ouvert des horizons. « À l’orgue, on aborde tous les répertoires simultanément. Mes professeurs m’ont donné le goût de la musique contemporaine et moi-même, quand j’étais enfant, je composais pas mal. J’ai donc toujours regardé la musique ancienne avec un regard du présent. »

Avec une passion croissante pour la voix, consacrée par des études de chant et de direction chorale, lui est venu un constat : « La voix relie les époques, et l’expression vocale se trouve dans tous les répertoires. Plus j’ai apprécié la voix, plus je me suis rendu compte quelle ampleur elle pourrait avoir dans ma vie et quels liens elle pourrait faire entre tous les répertoires. »

C’est ainsi qu’en 2014, Simon-Pierre Bestion a souhaité réunir et fusionner l’orchestre Europa Barocca, qu’il dirigeait du clavecin, et son chœur Luce del Canto en une seule entité qui développerait cette singularité. Le groupe s’est appelé La Tempête, en accord avec le premier projet, La tempête d’après Shakespeare. « L’argument de Shakespeare m’a donné la possibilité de mélanger des musiques de tous les siècles qui ont des résonances et des échos entre elles par leur facture, leur imaginaire, leur poésie. »

Ainsi naissait une théâtralisation de la musique que l’on retrouve dans Azahar (des cantigas de Santa Maria à Igor Stravinski et Maurice Ohana, en 2017), Larmes de Résurrection (Schein et Schütz, réserves susmentionnées, 2018), les Vêpres de Monteverdi (2019) et Hypnos.

C’est en s’attaquant aux sacro-saintes Vêpres de Monteverdi que Simon-Pierre Bestion a vu les concerts de louanges se transformer en critiques parfois acerbes. « Au départ, j’ai été touché, car j’étais fier de mon travail et je ne comprenais pas. Mais cela veut dire aussi qu’on vient percuter et apporter une nouvelle vision. La musique ancienne est un domaine où l’on peut prendre beaucoup de libertés, mais en même temps de moins en moins, parce qu’il y a des gens qui “savent”. Je me suis confronté à cela, puisque ce sont des “sachants”. »

À l’opposé, ces dernières années ont rapproché Simon-Pierre Bestion d’un défricheur pionnier de la musique ancienne, habitué à bousculer les certitudes, Marcel Perès. « Il a souvent dit que les gens s’attachent beaucoup à la lettre. Mais parfois, avec la lecture des traités, de tout ce qui est de l’ordre de l’écrit, c’est comme s’il manquait 50 %. » Ces 50 % manquants représentent « l’imaginaire pour toute la partie de l’oralité ». « Alors cela fait des projets semi-morts avec des interprétations semi-mortes, comme si c’était du latin, une langue un peu desséchée. Il leur manque une vie éternelle. »

Le travail de Simon-Pierre Bestion touche évidemment le concert, qu’il tente de repenser. « Il y a un travail de rituel, d’office. Office païen, certes, mais tout de même assez sacré. Les chanteurs se meuvent dans l’espace et créent une architecture sonore qui répond à l’architecture de chaque lieu. Je fais des repérages dans les lieux de concert pour chercher les points forts visuels et acoustiques de chaque lieu, ce qui me permet ensuite de créer une mise en scène assez simple. Depuis deux ans, je travaille aussi avec un créateur de lumières et scénographe pour aboutir à une immersion du spectateur dans une expérience unique et sacrée qui ne ressemble pas du tout à un concert habituel. »

Le dernier projet en date, les Vêpres de Rachmaninov, prochain CD, à paraître fin 2022, concert capté par la télévision, est inspiré des vigiles nocturnes orthodoxes, offices qui occupent toute la nuit. « Ici, cela ne dure évidemment pas sept heures, mais les musiques de Rachmaninov sont mises en regard avec des chants byzantins grecs orthodoxes sur les mêmes textes ou des textes qui viennent compléter l’office. Cela fait un concert de 90 minutes entièrement a cappella. L’espace central est une scène, lieu de recueillement pour tous les chanteurs. Le public se fait face. Nous avons créé une dizaine d’astres pour figurer la nuit avec des lumières suspendues, et l’église est immergée dans le brouillard pour donner la sensation des cérémonies de l’église d’Orient avec beaucoup d’encens. La fumée est traversée par des faisceaux. Tout vise à plonger l’auditeur dans un état de réceptivité accru à la musique. »

Discographie

La tempête (2015), Alpha 608

 

Azahar (2017), Alpha 261

 

Larmes de Résurrection (2018), Alpha 394

 

Monteverdi: Vespro (2019),
Alpha, 2 CD, 552

 

Hypnos (2022), Alpha 786



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