«Le Messie» et l’ange

Joélle Harvey et Jonathan Cohen — Le «Messie» des Violons du Roy et de la Chapelle de Québec à la Maison symphonique
Photo: Antoine Saito Joélle Harvey et Jonathan Cohen — Le «Messie» des Violons du Roy et de la Chapelle de Québec à la Maison symphonique

Vendredi, Jonathan Cohen dirigeait triomphalement les Violons du Roy et la Chapelle de Québec dans Le Messie de Händel à la Maison symphonique. L’œuvre avait été présentée à l’oratoire Saint-Joseph par l’Orchestre classique de Montréal, mardi, lors d’un concert webdiffusé, accessible jusqu’au 21 décembre. Les deux prestations sont-elles vraiment comparables ?

Dans le cadre de notre tour d’horizon des institutions face à la frilosité du public, la direction des Violons du Roy avait cité les concerts du Messie comme baromètre pour jauger de la nature réelle d’un éventuel marasme. À en juger par le remplissage de la Maison symphonique vendredi soir, à 75-80 % du potentiel, nous qualifierions la situation de « délicate, mais aucunement catastrophique ». L’assistance était respectable, mais en deçà de ce que l’on pourrait attendre d’une affiche pareille, qui aurait dû faire le plein. Cela dit, en voyant les caméras filmer l’oratoire Saint-Joseph au concert de l’Orchestre classique de Montréal, mardi, on reste plus circonspect, car seule un peu plus de la première partie de la nef est remplie.

De Labadie à Cohen

Il s’agissait du premier concert des Violons du Roy et de la Chapelle de Québec à Montréal depuis décembre 2019. Quel plaisir de voir que rien n’a changé à l’excellence ! Jonathan Cohen mène le tout du clavecin. Il a aussi l’idée de surélever les violoncelles et la contrebasse sur un petit podium, ce qui est très bien au Palais Montcalm de Québec, mais risque de leur faire perdre encore plus de présence à la Maison symphonique, dont le rendement dans les graves est faible. Excellentes initiatives par contre : les trompettes à la mezzanine pour le chœur « Glory to God » et l’orgue en continuo du récitatif « And the Angel said… »

La direction de Cohen est très logique et claire, avec un orchestre répondant aux préceptes baroques les plus stricts (son de violons émacié). Cohen excelle dans la seconde Partie, avec un chœur « The Lord Gave the Word » impérieux, suivi d’un air de soprano angélique et d’un air de basse pugnace. Il y a chez Bernard Labadie plus de générosité dans les lignes vocales dans le traitement du chœur. Son Messie de 2019 était d’une éloquence tétanisante ; celui de Cohen d’une beauté admirable.

Avantage à Cohen pour les solistes, avec notamment Joélle Harvey, quasiment une preuve de l’existence de Dieu. Cette voix angélique d’une beauté irréelle, aux aigus filés n’éclipse pourtant pas ses partenaires, dont un Neal Davies exceptionnel. Après un début très précautionneux et des graves creux, Allyson McHardy s’est très bien ressaisie dans « He was despised » et « Thou art gone up… ». Parfait vocalement, Andrew Staples a mis ce Messie sur les rails d’une interprétation baroque rococo très ornementée, ce que la suite n’a guère confirmé. Les coupures dans la partition étaient réduites (passage de l’Ascension notamment).

Pour ceux qui ne souhaitent pas sortir, le « Messie à domicile » de Boris Brott (et Xavier Brossard-Ménard pour les numéros 1 à 17) comble-t-il le manque ? Hélas non. Son intérêt est surtout d’éclairer la monumentale marge entre l’enthousiasme de bon aloi et l’excellence musicale. Entendre l’orchestre et le continuo dans l’air de basse « For behold, darkness » (47 min 15) et le chœur chanter « All we like Sheep » (autour de 1 h 25) ou « Lift up your heads, O ye gates » (autour de 1 h 31) — et on élude le « The trumpet shall Sound » de Neil Craighead — permet de comprendre en quoi les Violons du Roy et la Chapelle de Québec sont exceptionnels.

Le point le plus positif de cette prestation et webdiffusion est le choix des deux solistes féminines Jacqueline Woodley et Marie-Andrée Mathieu. Pour l’« Halleluja », Boris Brott incite la foule à se lever et à chanter. Étrange statut, décidément, dans certains cercles, que celui de cet oratorio, quelque part entre musique et folklore.

 

Händel — Le Messie

Joélle Harvey, Allyson McHardy, Andrew Staples, Neal Davies, La Chapelle de Québec, Choeur de chambre, Jonathan Cohen, Maison symphonique de Montréal, 10 décembre 2021.

Jacqueline Woodley, Marie-Andrée Mathieu, Antoine Bélanger, Neil Craighead, Les Rugissants, Orchestre classique de Montréal, Boris Brott et Xavier Brossard-Ménard. Webdiffusion : billets sur orchestre.ca.

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