La planète en 15 albums phares

Photo: Aless MC

1. Promises, Floating Points, London Sym. O. et P. Sanders


La tendance était amorcée avant la pandémie, mais celle-ci semble avoir accru l’intérêt des compositeurs et mé-lomanes pour les musiques apaisantes, introspectives, réconfortantes. « Pro-mises » tenues : le Britannique Floating Points a imaginé le parfait accompagnement musical de cette année mouvementée. Entre jazz et post-minimalisme, ce disque est de toute beauté, la légende du saxophone Pharoah Sanders offrant ici une poignante performance sur les orchestrations nuancées du London Symphony Orchestra.


2. Collapsed in Sunbeams, Arlo Parks

Parue fin janvier, autant dire une éternité, la chanson intimiste, doucement groovy et délicatement soul d’Anaïs d’Oluwatoyin Estelle Marinho a plus que tenu bon. Oui, elle se réclame de Joni Mitchell. Encore faut-il soutenir la comparaison. C’est le cas. La Britannique est la voix de sa géné-ration. Mieux, elle en est le témoin. Elle nomme (trois des titres sont des prénoms), elle observe, décrit, commente, saisissante de justesse. Calme-ment, tendrement, elle chante la vie. D’aujourd’hui et de toujours.


3. Afrique victime, Mdou Moctar

Il peut éblouir et ne s’en prive pas, ce virtuose nigérien, il peut nous la jouer folk-blues autant qu’exploser de toutes les couleurs d’un son et d’image psychédéliques, il varie jusqu’au vertige les effets et les tempos, mais ce n’est jamais en vain. Il est en mission. Il s’agit d’être entendu dans la caco-phonie du monde, et jusque sur les pistes de danse, on ne peut pas ne pas être touché par ce qu’il exprime de la condition des siens : « L’Afrique victime de tant de crimes / Si on ne le dit pas, ils nous déciment ».


4. They’re Calling Me Home, Rhiannon Giddens

Cet album, enregistré dans un studio de fortune pas loin de Dublin, est un monde. Mieux, c’est LE monde. Rien n’est étranger à Rhiannon l’Irlandaise, l’Africaine, l’Européenne, l’Américaine, l’Autochtone. Elle habite les chansons et les émotions comme des pays, et les chansons qu’elle a choisies (ou créées) pour ce nouveau projet sont des lieux de recueillement et de deuil. Car la mort est partout, la pandémie fauche sans rituel. Rhiannon et son allié Francesco nous convient dans l’église de leur musique.


5. Sometimes I Might Be Introvert, Little Simz

Sometimes I Might Be Introvert se distingue des trois premiers albums de Little Simz dans son souffle. Dès Introvert en ouverture, on a l’impression de regarder un film, avec la rappeuse britannique dans le rôle principal, plus grande que nature. Dix-sept chansons, pas une de trop, un récit engagé, féministe, humaniste, qui, d’hommage à la soul classi-que (Two Worlds Apart), nous transporte ensuite dans l’Afrique musicale (fameuses Point and Kill et Fear no Man) en passant par le monde marginal londonien (Rollin Stone) sans s’égarer.


6. At My Piano, Brian Wilson

Brian Wilson tout seul. Qui joue ses chansons au piano. Seulement ça et tout ça : l’exquise beauté de ses mélodies célébrées, d’abord destinées, pour la plupart, à ses Beach Boys. Soixante ans après Surfin’, Brian retrouve son meilleur ami le piano. Et fait ce qu’il a toujours fait : construire. Piste après piste, les chansons prennent forme : il n’y a pas de voix en entrelacs harmoniques ni d’instrumentation fabuleuse, et pourtant, tout est là. Sous les doigts, en quelques notes, une myriade de sons. Miracle.


7. Fire, The Bug

Le compositeur électronique anglais Kevin Martin a eu la judicieuse idée de redonner vie à son projet dancehall industriel The Bug, comme s’il voulait souligner les questions qui nous préoccupent. Ainsi, Fire s’écoute comme la trame sonore de notre fin du monde : ses basses cataclysmiques, ses textures sonores décrépies, l’urgence des textes des poètes et MC invités. Puissant, oppressant, visionnaire, Fire donne un avertissement en parlant d’un avenir sombre si la société demeure immobile face aux défis qui se présentent à elle.


8. Carnage, Nick Cave et Warren Ellis

Deux ans après le monumental Ghosteen, l’Australien Nick Cave offrait ce plus modeste Carnage, coécrit et enregistré pendant le confinement avec son vieux complice Warren Ellis des Bad Seeds. La voix cuivrée du musicien trouve l’écrin parfait dans ces chansons dramatiques aux orchestrations de cordes ; l’apocalypse n’est jamais très loin dans l’œuvre du poète, mais des perles comme la chanson titre et la pastorale Lavender Fields adoucissent les soucis du musicien, digne héritier du regretté Leonard Cohen.


9. Black to the Future, Sons of Kemet

Avec Afrique victime de Mdou Moctar, l’orchestre jazz londonien Sons of Kemet offre l’album le plus militant de 2021. Et pour mieux enfoncer le clou, Shabaka Hutchings et ses collègues convient poètes et chanteurs (dont Moor Mother et Angel Bat Dawid) à réfléchir sur les questions d’identité, d’émancipation des descendants d’Afrique et de justicesociale en incorporant à leurs compositions les influences musicales des Antilles et du continent africain, conso-lidant l’influence des Britanniques sur le jazz d’aujourd’hui.


10. Bright Lights, Susanna Hoffs

Quoi qu’elle ravive, avec les Bangles, en tandem ou en solo, elle est l’interprète par excellence : sans rien dénaturer, tout resplendit. Elle a ainsi retrouvé dans son catalogue du cœur d’autres chansons aimées entre l’enfance et l’adolescence. Son goût si sûr et sa passion l’ont ainsi ramenée sur le chemin d’Emitt Rhodes et son groupe The Merry-Go-Round, du Velvet Underground avec Nico, des Monkees, de Badfinger, croisant même un Syd Barrett. Et Susanna chante tout ce beau monde, et le monde est plus beau.


11. Deacon, serpentwithfeet

Le compositeur et interprète américain Josiah Wise avait déjà fait belle impression en 2018 avec son premier album Soil. Avec Deacon, il s’élève, inventant une soul moderne, respectueuse de ses origines gospel, mais influencée par les musiques électroniques et contemporaines modernes. Sa voix précieuse, sa manière, singulière, baroque, d’exprimer l’amour perdu ou retrouvé et son flair pour des mélodies mémorables font de Deacon un disque réussi de la première à la onzième chanson.


12. Brûler le feu, Juliette Armanet


Premier titre : Le dernier jour du disco. Vous êtes prévenus. Voilà l’héritière de Véro Sanson et de Barbara qui s’abandonne au boum boum du diable au corps, façon résolument seventies, comme on dit en France. Mais si habilement, avec tant de doigté, un tel sens de la mélodie triste ET irrépressible, que la pulsation devient espace de manœuvre, mode de survie. Danser disco quand ça ne va plus, danser disco dans la joie, ne pas danser disco tout le temps non plus : à Juliette Armanet le plancher, la pleine liberté.


13. Call Me if You Get Lost, Tyler, the Creator

Fort du succès de son album Igor, le compositeur et rappeur Tyler, the Creator a épuré ses textes et choisi de faire de Call Me if You Get Lost un hommage au hip-hop américain des années 2000, invitant notamment DJ Drama, Pharrell Williams et Lil Wayne à collaborer à ce disque enjoué, coloré par ses incursions vers le jazz, le reggae et la soul, chaleureux et indifférent aux tendances sur la scène hip-hop. On ne sera pas étonné s’il bat J. Cole, Nas et Kanye West lors de la remise de prix de la Recording Academy.


14. Sinner Get Ready, Lingua Ignota

Dès les neuf minutes de la saisissante The Order of Spiritual Virgins en ouverture, on comprend que ce disque exigera notre attention totale. Quel choc ! Avec Sinner Get Ready, la compositrice amé-ricaine Kristin Hayter (connue aussi sous le nom de Lingua Ignota), formée au piano et au chant classique, s’ouvre sur les sévices, physiques et psychologiques, qu’elle a subis. Sa rencontre entre musique expérimentale et folk des Appalaches, entre son discours moderne et ses racines rurales, résulte en cet album important, violent et inoubliable.


15. Coeur, Clara Luciani

D’assise qu’elle était sur sa première photo de pochette, la voilà debout, décidée… grandie ! Pas seulement grande, mais bien LA grande, nouvelle reine de la pop qui se danse. Chanson d’affirmation après chanson d’affirmation, elle fait éclater les plafonds. « L’amour, l’amour n’a jamais tué personne », déclare-t-elle, affranchie. Chanson funky à la France Gall époque Michel Berger, lettre intime à la Françoise Hardy, ballade de bal d’été avec Julien Doré, le monde des variétés lui appartient désormais.

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