Les disques classiques essentiels de 2021

Illustration: Aless MC

Die schöne Müllerin, Franz Schubert, Andrè Schuen, Daniel Heide (DG)


Enregistrée en mai 2020 à Hohenems, haut lieu des Schubertiades, La belle meunière révèle au grand public « le » baryton de notre époque. Il est difficile de décrire à quel point ce cycle est à la fois parfait et dramatiquement bouleversant. On ne peut imaginer plus beau timbre, plus impérial contrôle de la voix, plus fine sensibilité dans ce parcours d’un meunier amoureux qui, voyant la meunière lui préférer le chasseur, transforme sa peine en désespoir suicidaire.


Études op. 25, Scherzos nos 1-4, Frédéric Chopin, Beatrice Rana (Warner)

La phrase et le son. Sculpter l’une en maniant l’autre. C’est l’art des grands interprètes de Chopin. La « pensée du son » distinguait Alfred Cortot de tous les autres pianistes il y a 100 ans. Ce CD ressuscite cette pensée. Des études enregistrées juste avant la pandémie et des scherzos juste après sont unis par un art qui laisse pantois, par exemple dans la transition entre les Études no 5 et no 6. On ne pense ni à l’instrument ni à ses défis, et on découvre une nouvelle version de référence.


24 caprices pour violon seul, Alina Ibragimova (Hyperion)

Et si l’œuvre que vous pensiez connaître n’était pas du tout comme vous l’imaginiez ? Voici le CD qui a instillé l’idée d’« interprétation pandémique ». On a l’impression que la violoniste scrute le silence, écoute le temps s’écouler. On n’ose imaginer une seule seconde les Caprices nos 6 et 12 joués ainsi entre deux concerts ou deux avions, au milieu du tourbillon de la vie. L’intégrale des caprices dure ici presque 1 heure et 45 minutes. C’est artistiquement et humainement pétrifiant.


Les six sonates pour violon seul, Eugène Ysaÿe, James Ehnes (Onyx)

Lorsque la terre musicale s’est arrêtée de tourner, le violoniste canadien a transformé son salon en studio d’enregistrement. Il a investi dans des microphones, une interface audio, du matériel vidéo pour six webdiffusions, «Recitals from Home », mêlant Sonates et partitas de Bach et Sonates d’Ysaÿe. En avril, Ehnes réglait le cas de la discographie Ysaÿe en publiant ce CD. Atout majeur de son apport : la mise à profit d’une rigueur technique absolue (précision de l’archet !) à des fins narratives.


Les nocturnes, Frédéric Chopin, Stephen Hough (Hyperion)

L’appel de Simon Perry, directeur d’Hyperion, à ses artistes, suscitant des projets qu’ils n’auraient pas imaginés sans le coup d’arrêt de mars 2020, a trouvé écho au violon chez Alina Ibragimova et au piano chez Stephen Hough, qui s’est immergé dans les Nocturnes de Chopin. Très différents du Chopin de Beatrice Rana, ces Nocturnes sont un parcours libre, la pérégrination d’un penseur en quête permanente de lumière. Plusieurs grands « CD pandémiques » sont, ainsi, des voyages musicaux.


Mozart et ses contemporains, Víkingur Ólafsson (DG)

Voici l’archétype du voyage musical, une autre éminente réussite étant « The Art of Life » de Daniil Trifonov, autour de L’art de la fugue (DG). Mozart (Sonates K. 545 et 457, rondos et adagios) voisine avec mouvements de Galuppi, arrangements de Cimarosa, un rondo de Carl Philip Emanuel Bach et la 47e Sonate de Haydn. Le coup de génie d’Ólafsson se niche dans des enchaînements inattendus et vertigineux (ex. plages 4 et 5). Lui aussi possède un sacré toucher !


Sonates et partitas pour violon seul, Jean-Sébastien Bach, James Ehnes (Onyx)

Comme d’autres, James Ehnes est revenu aux Sonates et partitas de Bach. Augustin Hadelich, un peu plus tôt dans l’année, semblait insurpassable. Mais, comme dans Ysaye, Ehnes bouscule l’ordre établi. Le côté « Bach en chambre » augmente l’acuité de la perception sans assécher le son, alors que sa première version (Analekta, 2000) s’inscrivait dans un halo généreux. Par ailleurs, Ehnes ne s’écoute plus jouer et avance beaucoup plus dans les phrases. Virtuosité et élégance dépassent l’entendement.


Melancholy GraceJean Rondeau (Erato)

Jean Rondeau a voulu établir ici un « dialogue sombre mais éloquent entre […] la mélancolie née du chromatisme et la mélancolie véhiculée par l’expression musicale des larmes et des pleurs ». L’homme qui ferait adorer le clavecin aux plus réfractaires a encore frappé, en nous plongeant dans des univers sonores variés. Vedette de l’enregistrement, un « arpicordo » florentin, virginal polygonal très ancien (1575), qui fascine dans des partitions de Bull et un Lachrymae anonyme. Sublime.


Quintette D. 956, Le chant du cygne, Franz Schubert, J. Prégardien, M. Helmchen, C. Tetzlaff (Alpha)

Le double album juxtapose le Chant du cygne par Julian Prégardien et Martin Helmchen et un incroyable Quintette à deux violoncelles autour de Christian Tetzlaff. C’est le Schubert ultime dans ses univers les plus intimes. Scruter le 2e mouvement du Quintette dans cette interprétation hagarde, habitée d’une sourde panique, est une expérience humaine inoubliable. Le reste est à l’avenant, né d’une ivresse, voire d’une transe, du partage entre musiciens de haut vol.


Robert Schumann Complete Piano Trios, Trio Wanderer (Harmonia Mundi)

À l’automne 2020, le Trio Wanderer a mis ses émotions, ses automatismes et son talent unique au service de Schumann. On est dans le cœur d’un miracle chambriste : sons, textures, équilibres s’agencent en un scénario parfait dans lequel pas un mot, pas une virgule ne serait à changer. Les uns et les autres prennent la parole puis se fondent dans la matière, et tout semble jaillir d’une forme d’improvisation. L’album est enrichi par le quatuor et le quintette avec piano.


The Violin Sonatas, Beethoven, Frank-Peter Zimmermann, Martin Helmchen (Bis)

Le premier volume, avec les Sonates nos 1 à 4, était de notre palmarès 2020. Comment ne pas saluer de la même manière la fin de l’intégrale ? Quand, dans une discographie si chargée, deux interprètes se démarquent à ce point par leur inventivité, les subites inflexions de dynamique, le toucher aérien et la musique dont ils habitent le moindre interstice, on n’a plus qu’à rendre les armes. Tout au long du parcours, cette intégrale désormais référentielle aura été une fête musicale et instrumentale.


Baritenor, M. Spyres, Orchestre phil. de Strasbourg, M. Letonja (Warner)

C’est l’exploit de l’année. Un même chanteur brille dans Le postillon de Lonjumeau et La fille du régiment, deux airs de bravoure et escarpés pour ténor, et puis, comme si de rien n’était, se met à incarner le comte de Luna dans Le trouvère pour passer ensuite à Lohengrin. Ce qu’on entend là de la part d’un même être humain est proprement hallucinant. Le bonheur de pouvoir partager cette exaltation avec un orchestre, une voix en parfaite condition : le disque est tombé à point.


Symphonies pour les Soupers du Roi, M.-R. De Lalande, Le Poème harmonique, V. Dumestre (Château de Versailles)

Pour son premier disque strictement orchestral avec Le Poème harmonique, Vincent Dumestre nous offre le disque de musique baroque française par excellence, très abordable, qui célèbre l’œuvre de Michel-Richard De Lalande (1657-1726), compositeur proche de Louis XIV. Il s’agit d’une sélection avisée dans une œuvre qui, dans son intégralité, occuperait quatre CD. Somptuosité des coloris, phrasés d’une élégance et d’un naturel confondants, prise de son merveilleuse.


Les sonates pour violon et piano, Johannes Brahms, A. Coeytaux, G. Couteau ( La Dolce Volta)

Monumental crève-cœur à l’heure de choisir un CD de « partage » ayant pour terrain Brahms entre les concertos autour du piano ancien joué par András Schiff et son 2e mouvement de 1er Concerto à jamais hypnotique et ces Sonates pour violon et piano par deux ardents musiciens complices et fusionnels si méconnus. Mais ce disque complète par sa subtilité à la fois les trios de Schumann des Wanderer et les sonates de Beethoven de Helmchen-Zimmermann. C’est un Brahms frémissant à l’expression jamais forcée.


Chopin Recital, Bruce Liu, 18e Concours Chopin (DG)

Le Montréalais Bruce Liu est l’incarnation musicale de l’espoir d’une après-pandémie. Il traduit dans ces interprétations de son Concours Chopin, remporté de flamboyante manière, un optimisme et un bonheur ludique d’en découdre avec la musique. Le programme illustre parfaitement ce plaisir et cet enthousiasme heureux. Le CD existe. Les plus pressés devront le quérir en Europe, car il n’est annoncé que le 22 janvier au Canada. En numérique depuis le 19 novembre.

À voir en vidéo