Philémon Cimon, l’amour, à la vie à la mort

L’amour de l’autre ne suffit pas toujours, faut croire. «C’est un souhait que j’ai pour l’humanité entière et pour chaque personne, mais pour avoir vécu en Inde un an, à l’âge de 17 ans, je sais que je n’ai pas compris grand-chose à leur culture. Je sais que j’ai encore tout à apprendre. Ça n’empêche pas de tendre la main.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’amour de l’autre ne suffit pas toujours, faut croire. «C’est un souhait que j’ai pour l’humanité entière et pour chaque personne, mais pour avoir vécu en Inde un an, à l’âge de 17 ans, je sais que je n’ai pas compris grand-chose à leur culture. Je sais que j’ai encore tout à apprendre. Ça n’empêche pas de tendre la main.»

Écouter la chanson intitulée Parler/changer, au cœur de L’amour, nouvel album de Philémon Cimon, ça fait un drôle d’effet quand, à grandeur de table, Le Devoir est ouvert comme une plaie béante sur le retour en force des talibans en Afghanistan. Au regard terrifié d’une jeune femme se sachant promise en mariage à un fantassin fantasque de l’islamisme radical, les paroles de la chanson résonnent… plus fort : « C’est qui qui va falloir qu’on tue / C’est qui qui va falloir traiter / Pire qu’un animal pour qu’on comprenne / Qu’on est tous des humains […] C’est-tu notr’ mère c’est-tu notr’ frère / C’est-tu notr’ proche c’est-tu assez proche / Pour comprendre qu’un homme ça vaut un homme / Qu’une femme ça vaut une femme ».

L'album «L’amour» de Philémon Cimon

La chanson nomme George Floyd, Joyce Echaquan, constate la courte vie de l’indignation et la résistance bétonnée au changement. Colère à peine contenue. Ce n’est pourtant pas une chanson désespérante. La mélodie est entraînante et roule franc, sans plomb ni additifs, ça dit ce que ça dit sans lever le ton. « Ça reste une chanson d’amour et d’espoir, souhaite Philémon. C’est mû par le désir de trouver des solutions non violentes. Ça aboutit à la nécessité d’arrêter de se cacher à soi-même notre propre violence envers les autres, ça finit par dire que le changement “commence en nous-mêmes”. En même temps, j’ai l’impression qu’avec les talibans, on est revenus à la même place. »

L’amour de l’autre ne suffit pas toujours, faut croire. « C’est un souhait que j’ai pour l’humanité entière et pour chaque personne, mais pour avoir vécu en Inde un an, à l’âge de 17 ans, je sais que je n’ai pas compris grand-chose à leur culture. Je sais que j’ai encore tout à apprendre. Ça n’empêche pas de tendre la main. » Sur l’écran Zoom, il esquisse un sourire.

Ni fuir ni s’enfouir

Ni fuir ni s’enfouir. Réagir fortement, agir concrètement. C’est la manière de Philémon Cimon. À l’initiative du Panier bleu encourageant l’achat local, il proposait dès avril 2020 un pareil appui pour nos artisans de la chanson : #MusiqueBleue. « J’avais envie que la communauté musicale soit concernée. Toute l’industrie, en fait. Ça s’est plus ou moins passé… »

L’enthousiasme des premiers jours, comprend-on, ne s’est pas traduit en solidarité durable. « Très rapidement, j’ai constaté que la définition de ce qui était bleu devenait un peu réductrice. Pour moi, il fallait soutenir tout autant les cultures autochtones de chez nous. Toutes les musiques d’ici. » Fallait tenter le coup pour s’en rendre compte. « C’est le même type de désir qui m’a amené à travailler comme aide service dans un CHSLD. L’impulsion de faire quelque chose. Le besoin de bouger. Et là encore, ça m’a grandement aidé : je n’avais jamais compris avant comment la vie et la mort se tiennent côte à côte. Et comment il y a toujours, toujours de l’amour. »

La pandémie nous a amenés dans plus de solitude, donc moins de questionnements sur ce qu’on a l’air, vu que de toute façon personne ne nous voyait. Ça a donné aussi moins de censure personnelle, sur tout ce que qu’on s’empêche généralement de faire ou de dire. Le rapport à la mort, je ne l’ai pas évité du tout, je le vivais au CHSLD. Je ne me suis caché d’aucune façon.

 

La trépidante chanson J’aime trop la vie, bijou d’ironie pas féroce, le dit parfaitement : « Si j’accepte ma mort / Ça va être facile / D’être non violent / Ça s’fait tout seul / Par contre ça m’fait peur / Parc’que ça veut dire / Que j’peux mourir / N’importe quand / Pis j’ai pas envie d’mourir tout suite ». Tout l’album se meut ainsi en équilibre instable sur les routes parfois à pic de l’humain, ses peurs, ses prétentions, sa lâcheté, sa bravoure, sa quête identitaire, ses contradictions et ses paradoxes. Les loups-là, valse country, décrit à la Richard Desjardins le « guet-apens au matin » des loups humains à l’affût des « grands loups gentils si tu les déranges pas ».

Enregistré sur rubans en prise directe avec les Philippe Brault, Adèle Trottier, Zoé Dumais, David Payant, Jon Arseneau, Nicolas Basque et Guido Del Fabbro — « j’envoyais une vidéo de moi la veille jouant une couple de chansons, et une fois en studio, ça prenait généralement une prise ou deux… pas un processus compliqué » —, Philémon Cimon ne s’est pas posé trop de questions. Il avait bien trop à faire. « J’avais écrit un paquet de chansons en octobre 2020, ça arrêtait pas de sortir, et j’avais juste envie de les jouer avec d’autres… »

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le chanteur Philémon Cimon

La pandémie, zone franche

Pas le temps de se regarder écrire ni se regarder jouer. Au-delà de petits rajustements formels, un refrain replacé, quelques mots mieux rimés, c’est tel quel. Versions en groupe, sans beaucoup plus de vernis que les maquettes guitare-voix. Pensez Félix, ou Dylan première époque : de la douceur qui frotte un peu l’oreille. Philémon en folksinger pur, avec un brin de pop dans les changements d’accords. Et la pleine liberté dans le verbe.

« La pandémie nous a amenés dans plus de solitude, donc moins de questionnements sur ce qu’on a l’air, vu que de toute façon personne ne nous voyait. Ça a donné aussi moins de censure personnelle, sur tout ce que qu’on s’empêche généralement de faire ou de dire. Le rapport à la mort, je ne l’ai pas évité du tout, je le vivais au CHSLD. Je ne me suis caché d’aucune façon. J’ai assumé plus naturellement ma façon de m’exprimer, mon parler de gars de Charlevoix, je n’essayais pas d’avoir l’air plus intelligent que je ne le suis. »

« C’est devenu beaucoup plus clair de distinguer les chansons senties de celles où je donnais le change. Ça me permet de dire que L’amour est probablement le premier de mes albums où tout, tout, tout est senti. C’est pas l’ego, le moteur. C’est juste le désir de dire vrai. Ressentir, et transposer. »

Cela, c’est le cas de le dire, se sent. La lettre chantée de Philémon Cimon au premier ministre François Legault, qui clôt l’album (« un mélange du Déserteur de Vian et de La maladie d’amour de Sardou », précise l’auteur-compositeur en toute candeur), ne l’envoie pas dire : « Tout ça est ent’ vos mains / Mais grouillez-vous l’bécyque / On est à fin du cycle / J’attendrai pas demain ».

L’amour

Philémon Cimon, indépendant



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