Martha Wainwright, de la rudesse à la sagesse

La chanson-titre le dit: «Love Will Be Reborn». «Ce n’est pas une chanson qui célèbre que tout va bien, c’est une chanson pour se donner la force de tenir bon, de ne pas sombrer. Ça m’est sorti du corps au milieu de mon divorce, j’avais peur de tout, j’étais complètement fragilisée.»
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La chanson-titre le dit: «Love Will Be Reborn». «Ce n’est pas une chanson qui célèbre que tout va bien, c’est une chanson pour se donner la force de tenir bon, de ne pas sombrer. Ça m’est sorti du corps au milieu de mon divorce, j’avais peur de tout, j’étais complètement fragilisée.»

Martha Wainwright est à Hambourg. S’émerveille. Embrasse du regard l’Elbe, le port et la ville, de sa chambre. L’hôtel fait corps avec le célébrissime Elbphilharmonie, là où elle va chanter avec son frère Rufus, avant de continuer sa tournée de spectacles, de Malmö à New York, de Nashville à Liverpool, et à travers le Canada jusqu’à la fin de novembre. « C’est vraiment intéressant d’être à quelque part d’autre… », dit-elle au bout du fil, très consciente de sa chance, dans les circonstances. Être ailleurs et en hauteur. Quelques étages au-dessus… de la quatrième vague. « Elle est là. Je la vois quasiment. Ici, on est vraiment dedans, c’est clair qu’on n’est pas out of the woods, you know ? »

« Ça fait du bien de pouvoir travailler, faire des concerts. C’est très contrôlé en Allemagne. Conditions idéales. Je suis privilégiée. I feel safe, but I keep my head down. Je garde mes distances… et j’espère qu’on va finir par en sortir, you know ? » En mars 2020 quand, pandémie officialisée, Montréal passa à l’état de siège, Martha sortit sur son balcon, chanta Cohen et Desjardins, concert improvisé de l’espoir. Un an et demi plus tard, il y a une certaine symétrie dans sa situation.

« C’était l’initiative de Pop Montréal,mais ça fait drôle de penser que même en Europe, je me retrouve un peu à la même place. C’est symbolique, je trouve. » Elle préfère penser que ces balcons sont des « bookends », qu’on en est à l’étape du recommencement. « Moi, je suis relancée. Je suis prête. »

Le « poing » de départ

Un album en témoigne. La chanson-titre le dit : Love Will Be Reborn. « From the ruins there will come a new moon a new born sun […] and love will be reborn », chante-t-elle en gambadant sur la mélodie. Presque joyeusement. « Ce n’est pas une chanson qui célèbre que tout va bien, c’est une chanson pour se donner la force de tenir bon, de ne pas sombrer. Ça m’est sorti du corps au milieu de mon divorce, j’avais peur de tout, j’étais complètement fragilisée. C’était pas juste ce que j’avais subi avec mon ex-mari, c’était un traumatisme plus grand, plus global, ça incluait la mort de ma mère, la naissance très prématurée de mon fils. Toute ma vie, ma vie extrême. Why am I so upset ? Why do I want to jump in the river, you know ? Comment j’en suis arrivée là ? J’étais au fond. Et la chanson m’a donné de l’air pour remonter à la surface. »

C’était en 2018. Bien avant la pandémie. « À partir de là, j’ai pu regarder l’avenir. Lâcher prise sur pas mal de choses, me libérer de vieilles chaînes. Le reste de l’album a suivi petit à petit, et on l’a enregistré pendant la pandémie, dans le sous-sol de mon café [l’espace Ursa, avenue du Parc] qui était forcément fermé. Ça a pris du temps, mais c’est ça qu’on avait le plus, du temps. »

C’est moins une renaissance qu’une mue. Ce n’est pas redevenir nouveau et jeune, c’est la découverte d’une autre peau sous l’ancienne, une peau plus douce. Moins rude. La découverte de moi autrement, la Martha de la sagesse.

La mue et l’amour

Love Will Be Reborn est un album perclus de doutes ET rempli d’espoir, où les peurs auxquelles on fait face deviennent des risques assumés. Body And Soul décrit dans le détail la terreur de la violence conjugale : « Run into the chapel, light up every candle, / I fall to my knees I say “God please”, what can I do ? / 90 seconds later, both hands round my neck I plead “Oh Man take your hands off”, what can I do ? / I’ve got an 800 number I like to call, I’ve got an 800 number I like to call / they ask me if you caused the fall / Instead I tell them my dream […] » La chanson d’après, Hole In My Heart, décrit à l’opposé le moment où redevient possible une relation amoureuse plus équilibrée : « I was living alone / we all live alone / do you want to live alone together ? »

Le bonheur de l’album n’est pas gratuit. « C’est moins une renaissance qu’une mue. Ce n’est pas redevenir nouveau et jeune, c’est la découverte d’une autre peau sous l’ancienne, une peau plus douce. Moins rude. La découverte de moi autrement, la Martha de la sagesse. » Elle éclate de rire et ça doit faire de jolis remous dans l’Elbe. Ça fait penser à une chanson des McGarrigle, tiens. Oui, celle du French Album de 1980 : Entre La jeunesse et la sagesse. On dirait une version pour la génération d’ensuite : entre la rudesse et la sagesse. « La sagesse, si c’est possible !, relativise-t-elle. Better understanding, you know ? Deuxième partie de la vie, accepter des choses, comprendre qu’on peut être bien, sans drame continuel. »

Dans Rainbow, elle pose la question et y répond : « Why can’t I be a rainbow ? And live only for seconds and die forever young. / Why do I have to go on ? For the kids and the neighbors, for love and for song. »

« C’est différent. L’homme avec qui je suis maintenant, il a eu des enfants aussi, il a vécu plein de choses. C’est pas un enfant. J’ai découvert que ça existait pour moi aussi : un amour bon et sain. Le message que la vie m’a envoyé, c’est : be nice. Laisse faire la colère, le ressentiment, all the feelings of pain and hate. Au contraire, fais confiance. Be nice, be good. Be as honest as you can be. Je pense que je suis devenue… adulte. » Elle pouffe encore, étonnée de s’entendre prononcer le mot.

Le beau verni du son Pierre Marchand

Quoi que les chansons expriment, l’écoute de l’album est absolument agréable. Sonorités rondes, timbre généralement doux, pincements de guitare délicats, passages certes intenses mais toujours harmonieux : on n’est pas dans les saillies, les grincements et les irritants divers des premiers albums de Martha Wainwright. Même la chanson de la fin, Falaise de malaise — la toute première en français, aux deux tiers, pour Martha « une expérimentation, pour voir si j’étais capable » — n’est pas une escalade trop à pic. Le réalisateur Pierre Marchand, collaborateur de Kate et Anna McGarrigle au temps de l’album Hearbeats Accelerating, y est pour beaucoup.

C’est voulu. « On se connaît depuis toujours. J’avais pas l’argent auquel il est habitué, mais il a accepté mon offre quand même. Je voulais vraiment son expertise, qu’il rende ma voix caressante, qu’il fasse baigner l’album dans la beauté, le bien-être. » Grande réussite en effet. Non seulement il y avait ce lien avec sa mère et sa tante, mais aussi la volonté d’entrer dans une famille de musique.

Les albums réalisés par Marchand pour Sarah McLachlan, Daniel Lanois, Stevie Nicks, Lhasa de Sela, ont en commun une finition plus que soignée, presque une couche de vernis. On pourrait dire : une tendresse. « Mon petit budget y a passé, mais ça valait la peine. » Et Martha d’ajouter : « Investir dans la beauté, c’est pas une mauvaise idée. »

Love Will Be Reborn

Martha Wainwright, Pheromone Recordings



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