Nicolas Ellis, homme-orchestre

Fondateur et directeur musical de l’Orchestre de l’Agora, Nicolas Ellis qualifie l’année écoulée d’«incomparable» quand on lui demande si elle compte double ou quadruple dans son parcours.
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Fondateur et directeur musical de l’Orchestre de l’Agora, Nicolas Ellis qualifie l’année écoulée d’«incomparable» quand on lui demande si elle compte double ou quadruple dans son parcours.

Après avoir ouvert le Festival international du Domaine Forget, Nicolas Ellis assurera la seconde fin de semaine du Festival de Lanaudière, les 24 et 25 juillet. Il y dirigera Les Violons du Roy, un ensemble qui lui est devenu fidèle durant la pandémie, comme l’Orchestre Métropolitain, l’Orchestre symphonique de Québec, et même I Musici. L’année hors norme a fait acquérir au chef de 29 ans une expérience et une maturité étonnantes.

« En l’espace de 12 mois, j’ai eu la chance de travailler avec tous les orchestres importants au Québec, mis à part l’OSM. Je suis aussi entré dans le domaine de la captation. » Fondateur et directeur musical de l’Orchestre de l’Agora, Nicolas Ellis qualifie l’année écoulée d’« incomparable » quand on lui demande si elle compte double ou quadruple dans son parcours.

Avec la fermeture des frontières, la réduction des voyages et les quarantaines imposées, les institutions musicales de chaque pays se sont mises à recruter les talents locaux. Au Canada, ou du moins au Québec, Nicolas Ellis a été celui auquel tous ont fait confiance.

J’ai beaucoup évolué en un an dans la manière de m’adresser aux ingénieurs de son. Au début, j’étais beaucoup dans la description ; maintenant, quand j’envoie des commentaires, c’est ciblé, clair. J’entre dans le détail et je suis capable de déterminer quand on peut isoler simplement une note ou quand on est mieux de prendre une section.

Le métier différemment

Le jeune chef, pour lequel Yannick Nézet-Séguin a spécialement créé le poste de « collaborateur artistique » de l’Orchestre Métropolitain en 2018, ne parvient pas à isoler un moment en particulier qu’il retiendra de cette année pandémique. Il s’empresse cependant d’évoquer « les six semaines à Québec à l’été 2020 avec l’OSQ à travailler sur une base régulière pour bâtir quelque chose ».

À ce choix spontané, il ajoute « l’honneur de faire un concert pour le Festival Bach avec l’Orchestre de l’Agora, les Knaben Wunderhorn de Mahler avec l’Atelier lyrique, car le fait de plonger dans Mahler m’a fait tellement de bien à l’âme, le programme Piazzolla avec I Musici et, plus récemment, la création du Concerto pour cor de Simon Bourget ». Nicolas Ellis dit avoir senti une adhésion particulière des musiciens de l’Orchestre Métropolitain, sachant que l’un des leurs avait écrit une partition pour l’un de ses collègues.

À ces expériences, il faut ajouter le fait « d’avoir appris à naviguer à travers les captations pour peaufiner le travail afin que ce qui se retrouve en ligne soit la meilleure version du travail accompli ».

Car le premier point que retient Nicolas Ellis est d’avoir vécu son métier différemment. « C’était fascinant d’embarquer dans l’aspect des webdiffusions, car mon rôle de chef d’orchestre continuait après les concerts. Il fallait écouter le concert, la répétition générale et éventuellement la session de patch et il fallait communiquer avec les ingénieurs du son. » Assimilant cela à une forme réduite de la réalisation d’un CD, Nicolas Ellis scrutait « les différences au niveau du son, de l’ensemble, de l’articulation et des nuances ».

Cette discipline ouvre au chef de toutes nouvelles perspectives sur le métier : « Normalement, on communique directement avec le public. Là, on pensait à communiquer directement, mais aussi au fait qu’on allait peut-être avoir une autre chance de refaire tel passage. On devenait très conscients des petites erreurs que l’on pouvait se permettre. »

Avec le temps, Nicolas Ellis pense avoir appris « à se mettre dans la peau du public et à concevoir ce que lepublic va percevoir dans ce qui est transmis en audio et en visuel ». Et à ce moment-là, « on commence à avoir quelque chose à dire sur la manière dont c’est filmé, les musiciens à voir, le temps entre les mouvements »...

L’orchestre autrement

C’est un apprentissage rapide et utile que Nicolas Ellis pense ainsi avoir acquis sur le tas. « J’ai beaucoup évolué en un an dans la manière de m’adresser aux ingénieurs de son. Au début, j’étais beaucoup dans la description ; maintenant, quand j’envoie des commentaires, c’est ciblé, clair. J’entre dans le détail et je suis capable de déterminer quand on peut isoler simplement une note ou quand on est mieux de prendre une section. Paradoxalement, je n’ai pas encore enregistré de disque, mais ce sera une expérience incroyable quand cela va arriver. J’aurai la bonne mentalité, le bon langage. Je saurai comment préparer le travail, répartir le temps d’enregistrement. »

Dans cette année « extrêmement riche musicalement et humainement »,puisque, partout, les musiciens étaient très heureux de jouer et de répéter, Nicolas Ellis a repéré des enseignements qui pourraient avoir des conséquences à long terme. « Je ne veux pas parler pour les orchestres et les musiciens, mais je pense qu’il y a chez les cordes une volonté de garder quelque chose de la pandémie. »

L’acquis est celui de l’autonomie. « Au début, avec l’Orchestre Métropolitain (OM) et l’Orchestre symphonique de Québec, tout le monde avait perdu ses repères, ça ne jouait pas beaucoup, il y avait des trous sonores. Et, dans mes dernières expériences, avec l’OM entre autres, et pour avoir entendu Yannick Nézet-Séguin depuis la salle, une assurance s’est développée individuellement. Chacun se sent plus important en tant qu’individu au sein de l’ensemble. »

La tradition veut que les cordes soient deux par pupitre. « Or, l’autonomie — un pupitre pour chaque musicien — donne un élan pour jouer plus et être davantage connecté à la section et aux autres sections. Bien des musiciens ont aimé gérer et annoter eux-mêmes leurs partitions à leur guise, et cela a oxygéné le travail en répétition. De plus, certains utilisent désormais des iPad. »

Pour le chef, la question de l’autonomie chez les cordes se posera clairement après la pandémie, alors que les vents, les cors surtout, souhaitent se rapprocher les uns des autres au plus vite.

Comme bien des observateurs, Nicolas Ellis pense aussi que la composante vidéo est là pour de bon. « Je me questionne sur mes projets personnels d’enregistrement et l’importance, au bout du compte, d’intégrer une composante visuelle. C’est étrange à dire, mais nous, musiciens, évoluons aussi en nous voyant jouer parce que l’expérience du concert se transmet sur le plan sonore et visuel. Je pense que nous entrons dans une nouvelle normalité où le support visuel s’imposera, et beaucoup d’orchestres garderont les captations. » Par contre, le chef ne se prononce pas sur le mode de diffusion et sur la durée de disponibilité actuelle, à coup de deux semaines.

Le dilemme de Québec

En août, si les conditions sanitaires le permettent, Nicolas Ellis s’envolera pour Paris. « Raphaël Pichon avait besoin d’un assistant pour Fidelio à l’Opéra-comique à la rentrée. » On a vu pire comme entrée en matière dans la capitale française, et Nicolas Ellis a hâte de « vivre une expérience immersive avec un orchestre qui travaille sur instruments anciens ».

En 2021-2022, il fera ses débuts de chef invité en France avec l’Orchestre national de Bretagne, alors que Yannick Nézet-Séguin a reconduit son poste de collaborateur artistique de l’OM.

Mais la question qui brûle les lèvres est celle de la succession de Fabien Gabel à l’OSQ. Pour bien des observateurs, on ne trouve pas souvent un talent tel que celui de Nicolas Ellis, et l’OSQ serait fort avisé de tenter avec lui le pari qui a réussi depuis vingt ans à l’OM avec Nézet-Séguin. Neuf chefs étrangers défileront en 2021-2022, ce qui ne veut pas dire que le Québécois est exclu des « séries ».

« J’ai une relation avec l’Orchestre symphonique de Québec depuis 2015. D’abord comme chef assistant de Fabien Gabel pendant trois ans, puis comme chef invité. C’est certain que je connais bien l’organisation, je connais bien les musiciens, j’ai beaucoup d’amis dans l’orchestre, j’ai passé six semaines avec eux l’été dernier pour plein de concerts très différents, notamment ma première collaboration avec Marie-Nicole Lemieux et Julie Boulianne. Évidemment, je sais qu’ils recherchent un nouveau directeur musical ou une directrice musicale », nous dit celui qui « essaie de ne pas trop y penser ».

« L’OSQ, c’est la plus vieille institution symphonique au Canada, elle est reconnue au Québec et dans le monde, avec tous les acteurs musicaux qui sont passés par là. C’est sûr que c’est un poste tentant, qui va attirer des candidats internationaux. On va voir comment cela va évoluer. »

« Ma vision des choses, c’est que quand je suis à Québec, j’essaie d’établir la meilleure connexion. Chaque concert où je suis invité là-bas, je ne pense pas à cela, je pense à la musique. »

À vrai dire, on ne lui a guère laissé le temps, depuis un an, de penser à autre chose !

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