Derrière le masque, un nouveau souffle

Le festival offre chaque spectacle à deux reprises pour permettre à plus de gens de voir les artistes. Marie-Pierre Arthur s'est produite lors de la première et de la troisième soirée.
Photo: Alexya Crôteau-Grégoire Le festival offre chaque spectacle à deux reprises pour permettre à plus de gens de voir les artistes. Marie-Pierre Arthur s'est produite lors de la première et de la troisième soirée.

Depuis août 2017, le Festival en chanson de Petite-Vallée, en Gaspésie, ruminait la perte de son épicentre, le Théâtre de la Vieille Forge, ravagé par un incendie. Un autre drame, celui de la COVID-19, aura étonnamment permis à l’événement de changer le mal de place et de prendre un nouveau souffle.

Il faut dire que le directeur général et artistique du festival, Alan Côté, est du camp des éternels optimistes. La pandémie, aussi dure a-t-elle été pour le monde culturel, « a permis de changer le focus », tranche l’homme à l’origine du rassemblement musical qui célèbre sa 38e édition et qui s’étire jusqu’au 10 juillet.

« Ça faisait trois ans qu’on était en attente d’un nouveau théâtre, mais là, avec la COVID, on n’était plus en attente, on était dans les réflexions sur comment on va faire pour monter des spectacles quand même dans cette patente-là, explique Alan Côté. L’année passée, on a réussi à lancer un petit peloton d’une trentaine de spectacles et, cette année, c’est l’affaire au complet, avec les contraintes qu’on connaît. »

Ceci dit, le gouvernement du Québec a tout récemment confirmé qu’il investirait 9,8 millions dans la construction de la future salle, qui devrait coûter autour de 14 millions — une estimation datant de février, quand le prix des matériaux était toujours très élevé. Le festival espère aussi recevoir 3,2 millions du fédéral. Une campagne de financement avait par ailleurs permis de récolter plus d’un million pour la reconstruction.

Rencontré sous le confortable chapiteau qui remplace temporairement le Théâtre de la Vieille Forge, Alan Côté explique que les derniers mois de crise sanitaire ont permis au festival « de prendre un temps d’arrêt qu’on n’avait pas les moyens de se payer, question de réfléchir à l’organisation, à la gestion, à la gouvernance », par exemple. Un « ménage » a été fait, explique Côté, qui au lieu d’être « directeur de toute la patente » est maintenant « surtout directeur de [ses] trois adjoints », certes responsables, mais qui solidifient et enrichissent aussi la structure du Festival.

Presque la normalité

Depuis jeudi soir, l’événement musical s’est mis en branle dans ce coin culturellement fertile et ambitieux de la Gaspésie. Les habitués ont retrouvé un semblant de normalité, car le festival s’est installé dans les mêmes lieux qu’avant la pandémie. Mais la manière de monter la programmation musicale a, elle, évolué.

La principale contrainte reste les jauges fortement réduites des lieux de diffusion. Au lieu d’inviter le plus de musiciens différents possible, les organisateurs ont donc opté pour l’idée de présenter deux concerts de chaque artiste présent à chacune des trois vagues de la grille horaire. Ils sont ensuite tous regroupés dans autant de grands spectacles, appelés les marées : celles du grand héron autour de Klô Pelgag, celle du coyote autour de Tire le Coyote et celle du loup avec Louis-Jean Cormier et ses invités.

Photo: Alexya Crôteau-Grégoire

En jouant deux fois, les artistes peuvent donc être vus par plus de gens, « et s’installer un peu plus sur place », mentionne Marie-Pierre Arthur, native de la ville voisine de Grande-Vallée. La fierté locale fait partie de la première marée de Klô Pelgag, avec Safia Nolin, N Nao, Lysandre, Laurence-Anne.

« J’aimerais ça que, chaque fois qu’on va quelque part, on joue deux fois comme ça, lance-t-elle. Le mot se passe après le premier soir, des billets se vendent, et ça permet aux musiciens de vraiment vivre la place. »

Un privilège

À sa sortie de scène, vendredi après-midi, Marie-Pierre Arthur avait encore les yeux pétillants. « On était super nerveux, confie-t-elle. D’habitude, on arrive en festival hyper rodés après une tournée, mais là, c’est notre deuxième spectacle ! »

Ce retour sur scène, elle le savoure, espérant que « cette communion-là » entre le public, les artistes et même les techniciens de scène ne sera pas oubliée dans quelques semaines. Safia Nolin l’espère aussi. « Je pense qu’il y a un renouveau, et je n’ai pas envie de prendre ça comme une normalité, mais plutôt comme un privilège », estime-t-elle.

Safia Nolin présente à Petite-Vallée un spectacle en groupe complet, plus « intense » que par le passé. « C’est agressif quasiment », dit-elle en riant. Une approche aussi constatée chez Marie-Pierre Arthur, qui s’est étonnée de jouer plus fort de sa basse et de chanter avec plus de mordant.

Analyse de Safia : « Je pense qu’il y a un mélange entre la soif de jouer et aussi le fait que les artistes font peut-être moins de compromis dans leur façon de faire de l’art. » Lire : la vie est trop courte pour ne jouer que doucement, au risque de froisser quelques tympans.

Si la pandémie a donc un peu de bon, elle modifie quand même un brin l’expérience festivalière au ras des pâquerettes. Il faut porter le masque en circulant, on ne peut pas se lever pendant les spectacles, encore moins s’agglutiner devant la scène. Nolin et Arthur s’ennuient de cette énergie, tout comme Alan Côté. « C’est ce qui frotte le plus, parce qu’on est des créateurs de fête, au fond. Mais là, il faut suivre les règles. »

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