Rihab Chaieb, PME vocale

«Chanter régulièrement à partir d’août a été très difficile, explique Rihab Chaieb, car il y avait de la tension dans des endroits inhabituels du corps, par exemple les clavicules. J’avais passé des semaines déprimée et renfermée sur moi-même, les épaules tournées vers l’intérieur. Sur le plan musculaire, ça n’a pas été simple de rouvrir ça.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Chanter régulièrement à partir d’août a été très difficile, explique Rihab Chaieb, car il y avait de la tension dans des endroits inhabituels du corps, par exemple les clavicules. J’avais passé des semaines déprimée et renfermée sur moi-même, les épaules tournées vers l’intérieur. Sur le plan musculaire, ça n’a pas été simple de rouvrir ça.»

La mezzo-soprano montréalaise d’origine tunisienne Rihab Chaieb donnera dimanche au Conservatoire son premier récital postpandémique pour la Société d’art vocal de Montréal. Elle est aussi en vedette dans « Voix de femmes : une ode à la vie », webdiffusion gratuite de l’OSM disponible jusqu’au 22 juin, et s’apprête à reprendre sa vie d’artiste lyrique internationale, lancée sur les chapeaux de roue par son 3 prix à Operalia 2018. Elle nous raconte les tumultes de son année pandémique.

« On avait nos rêves, on commençait à travailler, et tout d’un coup, tout est sur pause », nous disait Stéphane Tétreault en mai 2020. Dans cet article, qui interrogeait les jeunes artistes dans le contexte de la pandémie, le pianiste Charles Richard-Hamelin avait une pensée pour son collègue et ami Eric Lu : « Eric a gagné le concours de Leeds il y a un an et demi. Il est au cœur du début de sa carrière avec plein de concerts. C’est comme si, pour moi, cette pandémie avait eu lieu en 2016-2017, au moment où l’on m’offrait de grands tremplins. »

Le Devoir voulait s’entretenir, un an après, avec une artiste dans la situation de l’infortuné Eric Lu. Pour Rihab Chaieb, l’année capitale fut 2018 : la conclusion de son programme de formation au Metropolitan Opera et un 3e prix à Operalia.

Claque mentale

« Operalia m’avait donné l’envol. La carrière a vraiment commencé, et non stop. À partir de 2018-2019, je n’ai pas arrêté. J’étais dans un vrai momentum un état mental “let’s go, let’s go”. Je suis donc passée de 200 km/h à zéro et je me sentais comme si on m’avait coupé les jambes », nous dit Rihab Chaieb.

La chanteuse, qui venait d’incarner Carmen à Cologne, est revenue à Montréal pour être plus proche de ses parents. « Pendant les deux années auparavant, c’était la folie. J’étais partout, cela ne servait à rien d’habiter quelque part. »

À partir de là, il a fallu remettre les idées en place et le parcours pandémique de Rihab Chaieb ressemble à des montagnes russes. « Comment s’identifier ? » se demande-t-elle. « Être chanteuse d’opéra, ce n’est pas la seule chose qui m’identifie, mais c’est une grande partie de moi. J’aime mon boulot. Cela me donne de l’énergie. Plus j’en fais, plus j’ai le goût d’en faire. Je me suis donc vite rendu compte que je suis une adrenalin junkie. »

Le cycle adrénergique de la chanteuse consiste à « apprendre de nouveaux rôles, aller de répétition en répétition, faire un show et en préparer deux autres ». Privée de cela, Rihab Chaieb voit que l’inverse est aussi vrai : « Moins j’en fais, moins cela me donne le goût. » L’arrêt n’était donc pas juste vocal. « La grande claque dans la face, elle était mentale aussi ! »

« L’été de la pandémie a été très dur. J’étais en souffrance morale. Je n’ai presque pas chanté. Chanter me faisait mal à l’âme. »

Sauvée par Yannick

Un jour, un appel arrive : Yannick Nézet-Séguin et l’OM requièrent les services de Rihab Chaieb pour leur 9e Symphonie de Beethoven. « C’était mon sauvetage. Tout s’est fait très vite. Je n’avais jamais chanté la 9e, mais travailler cela m’a sortie de ma spirale négative, de mon cauchemar. Juste après cela, j’ai eu une offre de l’OSM pour des Lieder de Mahler. Avoir des buts chassait la mélancolie. »

À partir de là, Rihab Chaieb se « réveille ». « Il n’y a pas grand-chose que je pouvais faire. Mais je pouvais m’assurer que mes muscles, mes cordes vocales ne s’atrophient pas. »

Alors, la chanteuse reprend des cours. « Chaque semaine, je voyais mon coach sur Skype et même si je n’avais rien en vue, je préparais des rôles qui avaient été annulés et dont je savais qu’ils allaient se représenter. » Les cours réguliers, même si c’est 15 minutes deux ou trois fois par semaine, afin de relever de petits défis, sortent la chanteuse de l’ornière.

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La mezzo-soprano montréalaise d’origine tunisienne Rihab Chaieb

« Parallèlement, j’ai pris le temps de me considérer comme une petite et moyenne entreprise et de travailler sur cette entreprise. Pas seulement le chant, mais aussi les finances, le marketing, le branding. »

Rihab Chaieb pense que l’été 2020 a été particulièrement difficile pour tous les chanteurs et ne regrette pas ses choix. « Suivre des cours, c’était un peu la folie : c’est dur de débourser de l’argent quand on n’en gagne pas pour quelque chose qui peut ne jamais arriver. Mais c’était hyperimportant pour moi : je ne voulais pas sortir de là plus poche qu’avant ! Je voulais qu’après la pandémie, les gens se disent : “Woah, she’s better than before” ! »

La prune

Mais en matière de chant, il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. « Chanter régulièrement à partir d’août a été très difficile, car il y avait de la tension dans des endroits inhabituels du corps, par exemple les clavicules. J’avais passé des semaines déprimée et renfermée sur moi-même, les épaules tournées vers l’intérieur, comme une sorte de prune asséchée. Sur le plan musculaire, ça n’a pas été simple de rouvrir ça. J’ai mis quelques semaines à revenir dans mon corps. »

Avec la relaxation, les notes aiguës sont revenues. Une équipe entoure la chanteuse : « Pas trop de gens : mon professeur de chant, mon coach, une massothérapeute et mon ostéopathe. » Les traitements de massothérapie et d’ostéopathie remontent au Concours musical international de Montréal 2018, où Rihab Chaieb avait compétitionné le pied dans une botte plâtrée. « Depuis que je me suis fait mal au pied, je fais très attention à rester flexible et mobile. Le pied, le genou… le corps s’adapte vite pour compenser des tensions. Avec la mobilité du pied, la voix gagne en ampleur et en liberté. Je fais aussi du yoga et du stretching », nous confie l’ancienne adepte de heavy métal dont nous avions tracé le portrait en 2018.

Le calendrier de Rihab Chaieb est plein jusqu’en 2023, entre les projets reportés et les nouveaux contrats. Selon ce qu’elle voit, « le but des institutions est de revenir à la quasi-normalité dès l’automne 2021 », même si elle trouve que le Canada n’est « pas aussi avancé en reprogrammation culturelle qu’ailleurs ». Cela ne la concerne guère, car ses engagements sont partout dans le monde, mais elle n’en pense pas moins : « Cela me fait peur et cela m’a fait peur pendant toute la pandémie. »

Rihab Chaieb évoque ainsi ses amis chanteurs européens qui ont continué à travailler, notamment en Espagne et dans les pays germaniques, alors qu’ici, la disette était quasi totale. « Nous, chanteurs, musiciens et artistes free-lance, on nous demande de venir très préparés. Nous travaillons donc des semaines, des mois en avance. Je n’ai jamais mis les pieds à Los Angeles et pourtant, ils m’ont payé 25 % de mon cachet prévu pour un spectacle annulé. Cela ne s’est pas passé au Canada. Qu’ont fait les maisons d’opéra au Canada ? C’est aux théâtres de respecter le travail, de respecter les artistes. » Rihab Chaieb pense que la quasi-totalité des institutions lyriques au pays s’est mis la tête dans le sable durant la pandémie, loin du devoir de redistribution dont Jean-François Lapointe à Québec se disait investi dans sa récente entrevue au Devoir.

« N’importe quel individu ou n’importe quel ménage ont une enveloppe pour subvenir à des coups durs au cas où. Pourquoi les compagnies n’ont-elles pas un fonds d’urgence de trois à six mois ? Elles reçoivent de l’aide gouvernementale et n’aident pas les chanteurs. » Rihab Chaieb évoque la réorientation de nombre de ses collègues et la désertion des vocations dans les programmes pour jeunes chanteurs. « Que cela vienne des compagnies ou autre, je demande vraiment une réflexion sur une assurance-emploi pour les artistes, et que l’Union des artistes ne nous laisse pas comme des torchons sales. On est en train de décimer une génération parce qu’il n’y a pas d’aides. Oui, c’est risqué comme job, mais il faut apaiser les peurs : pour que s’il se passe quelque chose, il y ait un système. Je m’estime chanceuse, mais cela me fait mal pour les jeunes qui viennent juste de sortir de l’école. Je demande aux gouvernements de repenser cela, car il va y avoir un trou dans notre génération d’artistes. »
 

Rihab Chaieb

En concert. Société d’art vocal de Montréal. Haendel, Ravel, Brahms, Saint-Saëns, et traditionnels. Au conservatoire de Montréal, le dimanche 20 juin, à 15 h. Webdiffusion à compter du 24 juin.

Voix de femmes: une ode à la vie

De l’OSM, dir. Dina Gilbert. Webdiffusion gratuite jusqu’au 22 juin.

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