René Lussier fait du ménage

Du grand  René Lussier,  cet album.  Complexe  et plein d’esprit, très ludique  aussi.
Emmanuel Crombez Du grand René Lussier, cet album. Complexe et plein d’esprit, très ludique aussi.

Comme nous tous, le compositeur et guitariste René Lussier a dû faire face aux mêmes grandes questions existentielles lorsque la pandémie nous est tombée dessus : « Qu’est-ce que je vais faire de mon temps ? » Réponse : du ménage. En fouillant dans ses archives, il a redécouvert plusieurs compositions, dont des œuvres de commande, qui n’avaient encore jamais été présentées sur disque. Enregistrées dans son studio maison pendant le confinement, en voici quelques-unes réunies sur le réjouissant Complètement marteau, expression de la belle folie de celui qui se présente comme un « fier patenteux de musique hors norme ».

Ce nouvel album solo s’ajoutant à la vingtaine d’autres — « Je vais t’avouer, je ne les compte à peu près plus », avoue Lussier — paraît sur la vénérable étiquette britannique Recommended Records, fondée à la fin des années 1970 par Chris Cutler, batteur et percussionniste du groupe avant-rock Henry Cow et collaborateur de Gong, Pere Ubu et tant d’autres esprits libres des musiques électriques. « À chaque chanson que je terminais d’enregistrer, je la lui envoyais, comme ça », raconte René. Au bout de sept, il a compris qu’il tenait un album.

Et un beau, de surcroît. Du grand Lussier, ce Complètement marteau. Complexe et plein d’esprit, très ludique aussi, en raison de sa pièce maîtresse intitulée Pour modifier vos options personnelles, appuyez sur l’étoile *, pour guitares et brosses à dents électriques (elles frottent drôlement bien les cordes, aussi !). On reconnaît instantanément la signature du compositeur, qui reprend la grande idée du chef-d’œuvre Le trésor de la langue, paru en 1989 et que Recommended Records s’apprête à rééditer en coffret CD : exposer la musicalité de la langue française à travers des dialogues. « C’est une vieille idée, je dois dire. Olivier Messiaen a composé des œuvres à partir de chants d’oiseaux [Catalogue d’oiseaux, pour piano, 1956]. Frank Zappa et André Duchesne aussi l’ont fait. »

Cette pièce est une commande du guitariste et compositeur Tim Brady, explique René Lussier: « Il m’a demandé une œuvre pour quatuor à guitares électriques, sachant que j’ai beaucoup travaillé dans ce genre d’ensemble », au sein du quatuor de l’Américain Fred Frith et des 4 Guitaristes de l’Apocalypso-Bar, fondé par Duchesne, son vieux camarade avec qui il a cofondé au milieu des années 1970 le groupe folk avant-gardiste Conventum puis le collectif (devenu étiquette) Ambiance magnétique.

« J’avais un ami qui m’appelait une fois par semaine », raconte Lussier à propos de la genèse de cette œuvre. « Je me suis mis à enregistrer les messages qu’il me laissait lorsqu’il n’arrivait pas à me joindre, en me disant qu’un jour, je pourrais faire quelque chose avec ça. Finalement, c’est la voix automatisée qui m’a allumé — presque toujours le même ton, mais toujours un peu différent. Je suis parti de la voix de la Madame Bell pour composer l’œuvre pour quatuor. D’ailleurs, si j’enregistrais notre conversation, ça ferait un moyen cocktail aussi — musicalement et rythmiquement ! »

C’est cette attention portée sur les petits détails, ce regard curieux, cette faculté de dénicher la musique entre les interstices de la vie quotidienne, qui rend Complètement marteau si magique. Ça et l’envie du compositeur de redonner vie à ses œuvres oubliées, ou négligées : la superbe et foisonnante BAnQ, par exemple, avait été commandée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec il y a six ans pour une installation à l’extérieur de la Grande Bibliothèque.

« Les projections étaient très belles, mais la musique était diffusée dans un petit haut-parleur sur De Maisonneuve, se rappelle René Lussier. Ça sonnait comme dans un shit box », surnom donné par les ingénieurs sonores à des haut-parleurs de mauvaise qualité servant de référence lors du mixage d’une musique enregistrée. La voilà enfin sur disque, dans toute sa splendeur.

Quant au Clou, il s’agit d’une œuvre pour quatuor de contrebasses commandée par un festival. « Sauf que j’étais en tournée lorsque l’ensemble l’a présentée, donc je n’ai jamais su comment elle sonnait ! » René a appelé le musicien Hugo Blouin, qui a rejoué en studio l’an dernier les quatre partitions pour contrebasse.

Ces trois compositions éclectiques sont liées entre elles par une suite « burlesque », Burletta, en quatre mouvements, imaginée en 2009 pour une création théâtrale signée Michel Dallaire et Christine Rossignol, produite par le Théâtre de l’Aubergine. La pétillante suite fait sourire avec son clin d’œil au tango, ses bruits étranges, ceux notamment du daxophone — un instrument d’origine allemande fait d’une lamelle de bois généralement frottée par un archet.

« S’il y a un côté espiègle à cette suite, c’est bien parce qu’elle était destinée à une œuvre théâtrale clownesque, explique Lussier. J’avais le désir de composer quelque chose qui se référait à des œuvres populaires — ce genre de tango, mais complètement fabriqué avec toutes sortes de petits objets et d’instruments inventés, suivi d’un thème à la guitare un peu nostalgique. Certains y ont entendu quelque chose de “felliniesque” ! »

 

Une version précédente de ce texte qui indiquait qu'André Duchesne avait commandé la pièce Pour modifier vos options personnelles, appuyez sur l’étoile * a été corrigée.

Complètement Marteau

René Lussier, disponible dès maintenant sur étiquette Recommended Records.

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