La radio satellite américaine à la rescousse des musiciens d’ici

Sans les redevances de SiriusXM US versées, plusieurs musiciens nous ont confié qu’ils auraient encore plus souffert des contraintes financières occasionnées par la pandémie.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Sans les redevances de SiriusXM US versées, plusieurs musiciens nous ont confié qu’ils auraient encore plus souffert des contraintes financières occasionnées par la pandémie.

Le nouvel ordre musical introduit par les progrès technologiques a forcé les artistes et les producteurs à diversifier leurs sources de revenus. Or, l’une de ces principales sources, le spectacle vivant, s’est tarie depuis le début de la pandémie. Cependant, pour certains privilégiés, une source encore méconnue et mal comprise s’est transformée en bouée de sauvetage : les redevances découlant de la diffusion de chansons sur les ondes satellitaires américaines de SiriusXM, dont les redevances ces dernières années se calculent en millions de dollars. Décryptage.

Le sujet suscite un certain malaise auprès de musiciens interrogés. Sans les redevances de SiriusXM US versées, puis redistribuées aux ayants droit par la société de gestion de droits collectifs numériques américaine SoundExchange, plusieurs musiciens nous ont confié qu’ils auraient encore plus souffert des contraintes financières occasionnées par la pandémie. Dans ce contexte, avoir une ou plusieurs chansons en rotation sur une des quatre chaînes francophones offertes par SiriusXM à ses quelque 36 millions d’abonnés américains s’apparente presque à gagner à la loterie.

En discuter ouvertement ferait des jaloux. « D’autant plus qu’il y a encore un tabou au Québec autour des questions d’argent », perçoit Sébastien Charest, spécialiste de la gestion de droits d’auteur du secteur musical. « Beaucoup d’artistes souhaitent ardemment qu’une ou plusieurs de leurs chansons soient diffusées sur les radios satellites en raison des revenus qu’ils peuvent en tirer. Je vois passer les chiffres des artistes avec qui je travaille — disons que mon job, c’est aussi de gérer leur joie et leur stress ! »

Les redevances versées par l’entreprise américaine sont si importantes que toute comparaison avec n’importe quelle autre source de revenus découlant de la musique enregistrée serait fallacieuse : chaque diffusion d’une chanson sur ces chaînes — un « spin » — vaut aujourd’hui environ 50 $ US, un montant qui fluctue en fonction des revenus de l’entreprise, explique Sébastien Charest : « La radio satellitaire se rapproche davantage de la radio FM que d’une webradio » ou de n’importe quel service de streaming musical.

Avant, il n’y avait pas moyen de savoir ce qui fonctionnait ou pas sur SiriusXM, et donc combien d’argent une chanson pouvait générer. ShineX permet surtout de vérifier si le montant qu’ils reçoivent est le bon.

« SiriusXM US paie une licence [d’utilisation des ondes] basée sur ses revenus d’abonnement », explique Charest. Les abonnées de la chaîne déboursent une trentaine de dollars par mois pour avoir accès à environ 120 chaînes. Le Copyright Royalty Board (CRB), l’équivalent américain de la Commission du droit d’auteur du Canada, accorde à SiriusXM US le privilège de charger un montant mensuel à sa clientèle pour utiliser les ondes publiques, mais exige en retour que l’entreprise reverse 15,5 % de ses revenus bruts aux ayants droit. En 2019, SiriusXM US affichait des revenus bruts de 7,9 milliards $ US ; c’est donc près de 1,2 milliard qui a été redistribué.

C’est la manière de redistribuer cette somme qui favorise tant les Québécois : SoundExchange calcule le nombre de chansons diffusées, leur fréquence de diffusion, et répartit équitablement, sans considérer l’audience des chaînes. « Même si la chaîne de hits des années 1990 est plus écoutée qu’une chaîne francophone, ils ont simplement décidé qu’un spin, c’est un spin, et que tout le monde sera payé également », résume le planificateur financier Guillaume Drouin. Les Québécois « sont donc avantagés, puisqu’on peut présumer que les chaînes francophones ne sont pas parmi les plus écoutées », ajoute-t-il.

Ils sont environ 2500 artistes dont les chansons tournent sur l’une des quatre chaînes francophones, programmées à Montréal, mais diffusées sur les ondes satellitaires américaines : ICI Première, ICI Musique Chansons, ICI Musique FrancoCountry et Influence Franco. Certains artistes ne bénéficient que d’une diffusion par année, les plus chanceux peuvent accumuler près de 2000 spins de chansons tirées de leurs répertoires respectifs.

Des sommes qui, annuellement, peuvent représenter 10 000 $, 20 000 $, voire davantage, pour les ayants droit : « C’est à ce point devenu une source importante de revenus que si, du jour au lendemain, SiriusXM US cessait de proposer ces chaînes, ça bouleverserait énormément l’écosystème économique de l’industrie musicale francophone au Québec », estime Jérémie Pelletier, directeur labelchez Bonsound.

Transparence

Le parcours de Guillaume Drouin est à rebours de celui du personnage de la chanson Le blues du businessman : ancien guitariste du groupe Casabon, il a tourné le dos à la musique pour se concentrer sur sa véritable vocation, la planification financière. « Ça, et les métadonnées, ajoute-t-il. Je suis un vrai data freak ! »

Celui qui s’occupe notamment des finances de son ami Jérôme Casabon, ex-concurrent à La voix, reçoit les chèques rédigés par SoundExchange. « Tous les trois mois, on en recevait un. Moi, j’analysais tout : c’est quoi ce montant ? D’où vient celui-ci ? J’ai compris avec ces données qu’il m’était possible de calculer le montant de chaque spin et de mesurer la performance des chansons. Or, en discutant avec les gens du milieu, je me suis rendu compte qu’il y avait énormément d’opacité et de désinformation autour de ces redevances. »

Guillaume a eu son moment eurêka un jour de juillet 2019 en roulant sur le boulevard Charest, à Québec : « La vision que j’ai eue, c’est celle d’une plateforme, un dashboard, où tu te connectes, tu cherches les chansons de ton artiste pour savoir sur quelle chaîne il joue et à quelle fréquence, et surtout, calculer quel montant en redevances tu vas recevoir. » Il a mis cinq mois à coder la plateforme ShineX avant de la mettre en ligne, offrant ce service unique aux artistes et aux producteurs via un abonnement mensuel d’une vingtaine de dollars.

ShineX est rapidement devenu un outil essentiel à l’industrie. La plateforme accomplit deux choses, explique son créateur : rendre plus transparent le processus de redevances de SiriusXM et permettre aux artistes et aux producteurs une meilleure planification financière. « Avant, il n’y avait pas moyen de savoir ce qui fonctionnait ou pas sur SiriusXM, et donc combien d’argent une chanson pouvait générer. Elle permet surtout de vérifier si le montant qu’ils reçoivent est le bon. C’est un peu comme un audit : voici ce que SoundExchange m’a payé, voici ce que j’aurais dû recevoir. »

Car si SoundExchange est réputé pour la précision de ses redevances, celle des statistiques de diffusion de SiriusXM l’est moins : le gros du travail de Drouin est d’assainir l’information contenue dans les données du radiodiffuseur. Des noms d’artistes ou des titres de chansons mal écrits font que l’argent ne se rend pas aux ayants droit. « Or, au bout de trois ans, lorsque les sommes ne sont pas réclamées, elles sont redistribuées à tous les gens inscrits à SoundExchange », indique-t-il. Grâce aux données « nettoyées » par l’amoureux des données, « il y a des labels qui ont ainsi pu réclamer des dizaines de milliers de dollars de redevances qui ne leur avaient pas été versées », assure-t-il.

ShineX compile en temps réel les chansons diffusées sur les chaînes satellitaires de SiriusXM ; or, SoundExchange rémunère des diffusions trois mois plus tard. « Moi, je prends ces données et je les redonne aux musiciens, résume Drouin. Ceux-ci peuvent alors prévoir leurs revenus et mieux planifier leur carrière, puisqu’ils savent exactement quel montant ils recevront dans trois mois. En temps de pandémie, ça représente presque les seuls revenus fiables qu’ils reçoivent. »

Sébastien Charest apporte cependant une nuance de taille à la manne que représente SiriusXM US pour notre industrie : « Il y a un paradoxe là-dedans parce que ce sont des chaînes qui génèrent énormément de revenus pour les artistes québécois, mais qui ne favorisent pas le développement d’un public. Les artistes veulent tourner sur ces radios, en sachant que personne ne les écoute. Habituellement, lorsqu’une chanson joue beaucoup à la radio d’un territoire donné, qu’elle devient un succès, ensuite il faut réfléchir à une stratégie de développement de carrière, penser à faire une tournée sur le territoire, par exemple. SiriusXM US fait faire de l’argent, mais ne fait pas de carrières. »

Le coup de main de SiriusXM Canada

Les redevances versées aux ayants droit par SiriusXM US sont sans commune mesure avec celles reversées par sa filiale canadienne en raison d’abord de la taille relative du marché : 36 millions d’abonnés américains, 2,78 millions d’abonnés canadiens (en 2017). La Commission du droit d’auteur du Canada fixe également un taux de redevances nettement plus faible (3,65 % des revenus, contre 15,5 % aux États-Unis). Or, si SiriusXM reverse moins de redevances, elle injecte sous la forme de commandites pour des festivals de musique « plusieurs milliers de dollars, autant du côté francophone qu’anglophone », indique Jean-Philippe Lavoie, responsable du développement du contenu canadien chez SiriusXM. Ainsi, le radiodiffuseur est le partenaire principal du festival La Noce à Saguenay et du Festif ! de Baie-Saint-Paul, et offre un appui vital aux Francouvertes. Plus d’une douzaine de festivals bénéficieront encore de cet appui au courant de l’été : « On soutient autant que possible les événements qui mettent en valeur le talent francophone émergeant, ajoute Lavoie. Même si ça fait partie des conditions de licence que nous impose le CRTC, on est très fiers de l’appui qu’on donne » à l’industrie.

 



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