Habituée de Las Vegas, Céline Dion reconnaît une bonne main quand elle en voit une

Il est désormais bien connu que plusieurs femmes cohabitent en Céline Dion. Il existe une Céline archifamilière, surjouant sa québécitude, bavarde au point de provoquer des crises d’urticaire chez celles qui veillent à son horaire — c’est elle qui nous avait accueillis en septembre 2019 dans une suite du Four Seasons, au centre-ville de Montréal. Il existe aussi une Céline philosophe, un brin éthérée, s’exprimant en une série de lapalissades réconfortantes.

À quelle Céline avons-nous eu affaire vendredi dernier, au bout du fil ? À une Céline allant droit au but et ne dérogeant pas à ce qu’elle semblait avoir préparé (l’entrevue ne comportera malheureusement aucun de ces apartés chantés dont elle a l’habitude). Une Céline plus travail que party. Ce qu’elle souhaitait nous annoncer ? Qu’elle renouera du 5 au 20 novembre avec une scène nevadaine, lors d’une série de dix dates dans l’enceinte d’un hôtel flambant neuf, le Resorts World Las Vegas.

L’équipe montréalaise de Sony Music avait d’abord évoqué l’éventualité, potentiellement surréaliste, d’une visioconférence avec Céline Dion. Se trouverait-elle devant une vaste bibliothèque ? Saurait-elle cadrer son visage adéquatement ? Serait-elle interrompue par un de ses fils réclamant à manger ? Il faudra, au final, se satisfaire d’une conférence téléphonique de 14 minutes 30 secondes, top chrono, lors de laquelle cinq représentants québécois de la presse écrite auront eu l’occasion de poser une seule question, non sans s’être fait rappeler que chacune d’entre elles devait porter sur l’annonce du jour et rien d’autre.

Les réponses de Céline Dion, ce jour-là, seront étonnamment concises, mais parsemées de quelques suaves aphorismes dioniens. Elle témoignera notamment de son désir de se renouveler — « Le show-business est toujours compétitif [mais] la compétition, elle est avec moi-même. » — malgré les menottes la retenant à ses grands succès : « Si je ne chante pas ces chansons-là [The Power of Love et Because You Loved Me], je vais être critiquée, et si je les chante comme je les chantais il y a vingt ans, je vais être critiquée. »

Il sera également question des leçons qu’elle tire de la pandémie actuelle. « L’humanité, on va la voir différemment, nous allons la respecter davantage. » Et de la tristesse de ne pas avoir pu chanter au cours des derniers mois, malgré la conscience qui l’habite de l’importance des mesures sanitaires présentement en place un peu partout dans le monde, permettant à ses fans de demeurer en santé. « C’est dur de ne pas faire de shows, mais il faut se parler à soi-même et se dire: “Je veux chanter jusqu’à la fin des temps pour eux”. C’est pas l’histoire d’une chanson, c’est l’histoire d’une vie. »

Une entente qui se trame depuis deux ans

À Las Vegas, elle retrouvera la boîte montréalaise spécialisée dans la conception scénographique et architecturale Scéno Plus, derrière la création de plus 200 salles de spectacle (dont plusieurs pour le Cirque du Soleil). L’entreprise collaborait en 2007 à la construction de l’Echelon Palace, un projet du géant américain de l’hôtellerie et du jeu Boyd Gaming, interrompu en pleine construction en 2008 à cause de la crise économique. Son site était racheté en 2013 par le Genting Group, une multinationale malaisienne qui inaugurera le 24 juin prochain le Resorts World Las Vegas, dont le théâtre de 5000 places est signé Scéno Plus.

Selon son président, Olivier Berthiaume-Bergé, les pourparlers entre le Resorts World Las Vegas et l’Anschutz Entertainment Group (AEG, le promoteur des spectacles de Céline Dion) auraient été amorcés dès la fin de la précédente résidence de la chanteuse au Colosseum du Caesars Palace (427 soirs !), qui se concluait en juin 2019. « AEG était déjà impliqué dans le projet Echelon et ils ont aussi des liens avec Resorts World à Singapour. Une chose menant à l’autre, Céline partait en tournée pendant deux ans [à l’automne 2019] et quand elle allait revenir à Vegas, elle allait revenir dans cette nouvelle salle-là », résume-t-il.

Bien que l’apport de Scéno Plus à la construction du Resorts World précède l’entente de l’hôtel avec Céline Dion, il n’est pas interdit de penser que la présence de l’entreprise québécoise ait joué en faveur du nouvel établissement dans sa tentative de séduction auprès de la star. C’est le père d’Olivier Berthiaume-Bergé, Patrick Bergé, qui concevait au début des années 2000, à la demande de Céline Dion et de René Angelil, le Colosseum du Caesars Palace.

« On s’était fait dire : “Vous allez vous planter.” Vegas, c’est pas comme ça que ça marche », explique Olivier Berthiaume-Bergé, en rappelant à quel point Céline Dion a donné naissance à un nouveau modèle d’affaires dans la capitale du pari : un seul spectacle par soir, plutôt que deux, une jauge de 4000 à 5000 sièges, plutôt que 2000, dans un lieu calqué sur l’hémicycle grec, donnant l’illusion d’une grande intimité. La salle du Resorts World répondrait au même désir de proximité entre performeuse et public, « mais avec une signature beaucoup plus contemporaine, très chic, plus sophistiquée ».

Le meilleur des deux mondes

Quant à la nouvelle tête d’affiche du Resorts World, pourquoi s’engage-t-elle dans une autre résidence (qui ne durera sans doute pas que dix dates) ? L’auteur de ces lignes aura tenté une question un brin ambitieuse en demandant à Céline Dion si elle se reconnaît dans cette solitude propre à la vie de chanteuse populaire, dont de récents documentaires sur Britney Spears et Tina Turner nous ont permis de prendre la douloureuse mesure. Répéter soir après soir le même spectacle, dans un même lieu, n’est-ce pas s’enfermer dans une sorte de cage dorée ?

« Vous savez que chacun d’entre nous, artistes ou individus, on vit tous à notre façon, différemment, nos émotions. […] Le décès de René, c’est sûr que ç’a été très difficile pour moi, d’être à la maison avec lui, de vivre avec lui sa souffrance, ses douleurs, ses derniers pas et d’à la fois aller performer. […] Las Vegas, Caesars Palace, ma résidence, ç’a été difficile, mais pas en tant qu’artiste. C’est ma vie personnelle qui a été dure […] De là à dire que je me retrouve dans Tina Turner ou Britney Spears, je ne peux pas dire que c’est proche. »

On comprend, entre les lignes, que le Resorts World Las Vegas a fait à Céline Dion une offre qui ne se refuse pas et qui lui permet de « vivre le meilleur des deux mondes », « d’être à la maison, d’élever mes enfants [ses jumeaux ont dix ans] et en même temps d’aller performer et de pouvoir me faire plaisir, de partager ma musique avec les fans, ce que j’adore. Si j’ai encore cette chance d’un nouveau départ, je ne vois pas pourquoi je n’en profiterais pas ». Une joueuse d’expérience sait reconnaître une bonne main.

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