Trois diamants bruts dans le ciel des Francouvertes

Les trois finalistes des Francouvertes: Calamine (assise), Étienne Coppée et Ambre ciel. Ils ont en commun d’être à l’aube de leur carrière et regardent l’avenir avec un optimisme que même la pandémie n’arrive pas à tempérer.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les trois finalistes des Francouvertes: Calamine (assise), Étienne Coppée et Ambre ciel. Ils ont en commun d’être à l’aube de leur carrière et regardent l’avenir avec un optimisme que même la pandémie n’arrive pas à tempérer.

La finale des Francouvertes, le 17 mai prochain, sera épique. Sur scène, trois diamants bruts : Calamine, Étienne Coppée et Ambre ciel. Musicalement, tout les éloigne, mais ils ont comme dénominateur une impression de réconfort s’exprimant dans leur travail.

Ils ont surtout en commun d’être à l’aube de leur carrière respective et regardent l’avenir avec un optimisme que même la pandémie n’arrive pas à tempérer. Discussion de groupe autour du métier et de l’urgence de créer, envers et contre le virus et les playlists.

Calamine, avec son rap doux et souriant, Étienne Coppée, qui chante la communion, l’amour et l’espoir, Ambre ciel, qui berce avec ses orchestrations parcimonieuses de cordes, de harpe et de synthés. Ils font du bien à entendre, et ce n’est pas une coïncidence que ce soit ces trois-là qui aient atteint la finale de la 25e édition des Francouvertes, la deuxième à se tenir en pleine pandémie.

Y’aura toujours de la place pour la bonne musique

La musique qui fait du bien

Calamine opine : « Le public se retrouve dans un certain contexte lorsqu’il reçoit des propositions comme les nôtres. » Comprendre : en plein confinement, des chansons qui cautérisent les plaies de l’isolement, on s’en met comme de l’onguent.

« C’est d’ailleurs ça qui est dur [dans le fait] de faire de la musique en temps de pandémie, poursuit la rappeuse. Je suis en pleine écriture en ce moment et je trouve ça tough. J’ai parfois envie d’écrire un texte introspectif sur le fait d’être pognée, confinée, mais ensuite, je me demande si c’est intéressant. Est-ce que j’aurai encore le goût de jouer cette chanson-là dans trois ans ? N’a-t-on pas plutôt envie de faire semblant qu’elle n’existe pas, la pandémie, pour écrire de la musique qui nous fait du bien, ou est-ce qu’on l’aborde de front ? C’est un drôle de contexte pour créer. »

Les trois finalistes sont tous en train de réfléchir à l’après-Francouvertes autant qu’à l’après-pandémie. Calamine (Julie Gagnon) planche sur la suite à donner à son premier album, Boulette proof, paru il y a six mois. Étienne Coppée peaufine son premier album enregistré l’automne dernier en attendant le moment opportun pour le lancer, car « puisque tout est sur pause, j’en profite pour prendre le temps de bien faire les choses ». Quant à Ambre ciel, qui a lancé un premier mini-album en janvier dernier, elle planche déjà sur de nouvelles compositions. Tous les trois confirment avoir déjà reçu des offres de maisons de disques ou de boîte de management.

Le "timing" est bon pour créer une autre façon de faire. Et sur le plan musical, je pense aussi qu’il y a une certaine ouverture [de la part du public] pour quelque chose de différent.

 

En s’inscrivant aux Francouvertes, Jessica Hébert souhaitait profiter de la vitrine pour constituer l’équipe qui l’aidera pour la suite son projet sous le nom d’Ambre ciel. « D’autant plus que dans un sens, mon projet est risqué, difficile à catégoriser. Je ne cadre pas dans les playlists francophones parce que ma musique est très instrumentale, je ne fitte pas plus dans les playlists instrumentales parce qu’il y a des paroles en français. Ça demande un peu de stratégie, mais je pense que c’est ce qui rend mon projet intéressant, de brouiller les pistes et ne pas me limiter à un certain genre. Je ne suis pas inquiète pour la suite, pourvu que ça résonne auprès des gens. C’est dans la mixité des influences qu’on trouve son propre style », croit l’étudiante en musicologie à l’Université de Montréal.

« Y’aura toujours de la place pour la bonne musique », lui répond Étienne Coppée, ajoutant trouver ça « triste aujourd’hui de me dire que ce sont les playlists qui déterminent quel style musical fonctionne ou pas ».

D’autant, rebondit Calamine, que « les albums qui marquent leur époque sont des projets auxquels on ne sait pas trop quelle étiquette mettre ». Jessica Hébert note que la pandémie est un moment idéal pour inventer de nouveaux parcours : « Elle n’existe plus, la formule où tu composes, puis t’enregistres, puis tu lances un album, pour ensuite partir en tournée. Le timing est bon pour créer une autre façon de faire. Et sur le plan musical, je pense aussi qu’il y a une certaine ouverture [de la part du public] pour quelque chose de différent. »

À qui le tour et la tournée ?

« C’est comme si, avant la pandémie, il y avait un trajet clair à emprunter, décrit Coppée. Tu fais les Francouvertes, l’été d’après tu fais les festivals. La pandémie a changé cette trajectoire, mais au bout du compte, je ne pense pas qu’on nous ait privés de quelque chose. C’est juste différent. » Car la poursuite de leur carrière pourrait bien être compliquée par les effets de la pandémie sur l’industrie de la musique. Dans le milieu musical comme dans d’autres secteurs culturels, plusieurs observateurs s’inquiètent des conditions dans lesquelles la relève devra tenter de percer, dans un contexte où plusieurs artistes établis ont déjà des engagements de tournées, que les lieux de diffusion et les festivals sont envahis de propositions. Qui fera une place à la relève ?

« C’est sûr qu’il y a quelque chose de tough de se dire qu’on arrive dans un monde musical déjà saturé, où il y a tellement de propositions et qu’en plus, les programmations de festivals sont déjà montées, pas seulement pour cet été, mais possiblement pour l’été suivant, estime Étienne Coppée. Après, je me dis : “Si c’est pas dans les festivals qu’on se fera entendre, ben, on jouera dans des appartements !” Si, en tant qu’artiste, tu veux rejoindre les gens, tu y parviendras, sans nécessairement devoir passer par un festival. Et au pire, on attendra un an avant d’y jouer. Moi, ce n’est pas quelque chose qui me stresse. »

Pour moi, la pandémie a fait en sorte que je n’ai jamais autant collaboré avec d’autres musiciens

 

Ambre ciel et Calamine sont du même avis, d’autant que, résume cette dernière, « comme je n’avais pas eu l’occasion de faire beaucoup de scène avant la pandémie, ce n’est pas comme si je sentais qu’on m’enlevait quelque chose. La pandémie est arrivée et je me suis retrouvée à faire ce que j’ai toujours voulu faire : m’enfermer chez moi, composer, enregistrer des tounes, et c’est encore ce que je fais aujourd’hui. Tu sais, nous, on travaille comme des pauvres. L’album, il ne nous coûte pas 20 000 $ à produire, donc on le fait, advienne que pourra. J’aime ça écrire, j’aime ça composer, et ça ne m’arrache pas le cœur de me dire que je ne donnerai pas de concerts cette année. On va produire notre musique avec les moyens du bord, l’important, c’est d’en faire ».

« C’est drôle, pour moi, la pandémie a fait en sorte que je n’ai jamais autant collaboré avec d’autres musiciens, abonde Calamine. Tout le monde est tellement sur les réseaux sociaux qu’on dirait qu’on est plus proches. Plein de musiciens m’ont contactée pour faire des collaborations : j’enregistrais ça chez moi et je leur envoyais ma piste — y a plein de chansons qui vont paraître, faites avec des gens que je n’ai jamais rencontrés en personne ! On dirait que la collaboration est encore plus à portée de main parce qu’on sait qu’on ne peut pas se rencontrer, alors on tend des perches. C’est bizarre, mais en même temps, c’est intéressant, ce besoin de faire de la musique malgré tout. »

 

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