Charlotte Cardin, libre de tout

Charlotte Cardin se dit à la fois soulagée que Phoenix soit enfin dévoilé, mais nerveuse pour la suite des choses, «surtout après l’année qu’on vient de passer, durant laquelle
on avait tous un autre mode de vie. Tout va vite. C’est sûr que ces dernières semaines, j’ai été plus stressée».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Charlotte Cardin se dit à la fois soulagée que Phoenix soit enfin dévoilé, mais nerveuse pour la suite des choses, «surtout après l’année qu’on vient de passer, durant laquelle on avait tous un autre mode de vie. Tout va vite. C’est sûr que ces dernières semaines, j’ai été plus stressée».

Charlotte Cardin est devenue une des chanteuses pop les plus appréciées du Québec, et ce, sans même avoir proposé un véritable album. Lequel arrivera enfin vendredi, après moult reports, la pandémie ayant chamboulé les plans de l’autrice-compositrice-interprète qui ne cache pas son ambition de conquérir le marché américain avec ce Phoenix, album ainsi nommé parce que pour elle, « le phénix est ce symbole de croissance et d’évolution, ce qui vient inévitablement avec des deuils, des sacrifices ». Et quelque part en elle, la crainte de décevoir les attentes de son public.

Ce sera le clou sur lequel Charlotte tapera tout au long de notre entretien : se libérer. De tout. Des autres. D’elle-même. « Je me suis libérée de ce que les gens veulent recevoir de ma part », répète-t-elle en racontant les débuts laborieux de l’écriture de cet album, il y a quatre ans. « Ça faisait déjà quelques mois que je travaillais toute seule, chez moi, et je trouvais que ça ne menait à rien. C’était difficile. Je ne me trouvais pas pertinente. J’ai fini par comprendre que je n’approchais pas ça de la bonne façon. J’essayais de prédire ce qu’on attendait de moi. »

L'album «Phoenix» de Charlotte Cardin

Elle vit dans le regard des autres depuis ses débuts comme mannequin, à l’âge de quinze ans, et dans les oreilles des fans depuis son passage fructueux lors de la première saison de La voix, en 2013. C’est le thème de la balladeAnyone Who Loves Me, que l’on découvre tôt sur Phoenix :« We’re not your fancy dolls / You better set us free / Or else we’ll fuck you up… », menace-t-elle d’une voix empreinte d’émotion. « Si je repense à mon enfance, à ce que j’ai vécu, j’ai toujours été partagée entre ce qu’on attendait de moi et ce que j’avais vraiment envie d’être, profondément », échappe Charlotte Cardin.

« Anyone Who Loves Me est une chanson sur le fait d’être une femme qui évolue dans l’espace public, et ça, ça vient avec une pression énorme et constante avec laquelle je vis depuis des années », confie-t-elle. Les expectatives à son endroit sont certes musicales, « mais ont aussi rapport à ma personne, à ma féminité, à qui je suis et à ce que j’ai envie d’être. J’ai toujours été déchirée là-dedans. [Avec ce disque], je voulais reprendre le contrôle et décider ce que moi je voulais, qui je suis, ce que j’ai envie d’offrir, sans avoir à penser à ce que les gens espèrent de moi ».

Se libérer, grandir

Il y a quatre ans, Charlotte était alors déjà une star dont on attendait un premier vrai album. Abonnée aux scènes des grands festivals québécois, elle n’avait pourtant pas grand matériel original à proposer, sinon les chansons d’un premier EP intitulé Big Boy, paru en juillet 2016 — l’extrait Dirty Dirty a fait mouche (14 millions de visionnements sur YouTube), tout commeMain Girl paru sur l’EP suivant (plus de 17 millions de visionnements).

Son impact sur la scène musicale n’en fut pas moins spectaculaire, le public s’étant entiché de sa voix racée, mais posée, la bonne touche de gravité dans le ton se mariant parfaitement à ses grooves électropop modernes. « J’essayais d’écrire dans ce style, m’imaginant faire l’album de cette manière, au lieu de me dire qu’écrire un album devrait d’abord être un processus libérateur qui me fait grandir. »

Oui, j’ai l’ambition d’aller à la rencontre d’un nouveau marché, mais je voulais que mon album soit authentique. Je ne voulais pas faire quelque chose qui ne me ressemble pas pour faciliter l’accès à ce nouveau marché. C’est un album très proche de moi, hyperpersonnel.

 

La facture pop coulante et ultralisse, voire prudente, de ce premier album ne laisse pas deviner combien sagestation fut compliquée. Trois ans d’écriture et de séances d’enregistrements avant qu’il ne se perde dans les limbes de la crise sanitaire, Phoenix, confirme Charlotte Cardin, était fin prêt en mars 2020. « On a mis la sortie du disque sur la glace pendant plusieurs mois pour voir comment allait se passer cette pandémie. Flash forward, un an plus tard, pas grand-chose n’a changé, franchement ! » Justement, pourquoi alors le sortir maintenant plutôt que d’avoir attendu qu’il ait reçu sa seconde dose de vaccin ? « Juste pour ma santé mentale, réplique la musicienne, du tac au tac. Je voulais juste sortir de la musique. »

Passive Agressive, le suave premier extrait, a été dévoilé en septembre dernier, faisant grimper les enchères pour le reste de l’album. Parfaite ritournelle pop au groove house lent et suintant qui semble répondre à la chanson titre, dont le refrain a été imaginé par Lubalin. Sur un tout autre ton, mélancolique, Charlotte ressort sa guitare acoustique et son piano pour l’épique Meaningless ; sur la plus piquante Sex to Me, la musicienne ose la rythmique reggaeton, quoique tempérée, alors que sur l’étonnante Xoxo, elle reprend à son compte la cadence du trap si tendance — en donnant l’illusion d’être en duo avec elle-même, sa voix dans les couplets ayant été modifiée.

La voix comme moteur

Phoenix, qui se termine avec la seule nouvelle chanson en français (Je quitte) est un travail d’équipe, les chansons ayant été coécrites avec son agent (et réalisateur des deux premiers EP) Jason Brando, le compositeur et ingénieur du son Connor Seidel (il a collaboré notamment avec les Sœurs Boulay) et Marc-André Gilbert, alias MAG, réalisateur du dernier disque d’Ariane Moffatt qui coréalise ici ce premier de Charlotte Cardin.

Ensemble, ils sont parvenus à faire de la personnalité de la musicienne la force motrice du disque, aux arrangements consciemment imaginés pour laisser toute la place à la voix. « C’était important pour moi sur cet album de me dépasser sur le plan vocal, abonde-t-elle. Après avoir beaucoup tourné, je sentais aussi que ma voix s’était améliorée, parce que je chantais plus que jamais. J’avais le goût d’explorer ça en studio. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Je suis de nature plutôt anxieuse, mais j’avoue bien gérer la pression. Ou plutôt, l’excitation: j’aime ce que je fais, alors je crois que c’est une pression qui m’amène à me dépasser.»

Charlotte se dit à la fois soulagée que Phoenix soit enfin dévoilé, mais nerveuse pour la suite des choses, « surtout après l’année qu’on vient de passer, durant laquelle on avait tous un autre mode de vie. Tout va vite. C’est sûr que ces dernières semaines, j’ai été plus stressée — je ne peux pas dire que je suis une personne zen dans la vie, malheureusement… Je suis de nature plutôt anxieuse, mais j’avoue bien gérer la pression. Ou plutôt, l’excitation : j’aime ce que je fais, alors je crois que c’est une pression qui m’amène à me dépasser. »

« Oui, j’ai l’ambition d’aller à la rencontre d’un nouveau marché, mais je voulais que mon album soit authentique, insiste-t-elle. Je ne voulais pas faire quelque chose qui ne me ressemble pas pour faciliter l’accès à ce nouveau marché. C’est un album très proche de moi, hyperpersonnel. C’est vrai que j’ai de grandes ambitions, j’ai le goût de jouer partout, mais je présente aujourd’hui quelque chose dont je suis vraiment fière et à partir de là, les seules attentes que j’ai pour cet album, c’est de toucher les gens et faire en sorte qu’eux aussi se sentent libres. »

 

Phoenix

Charlotte Cardin, Cult Nation. À paraître le vendredi 23 avril. Un lancement virtuel de l’album sera diffusé le jeudi 29 avril, à 20 h.