Julien Sagot en solo

La chanson de Julien Sagot s’abreuve au rock, aux musiques électroniques, au jazz aussi, avec la collaboration du saxophoniste François D’amour.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La chanson de Julien Sagot s’abreuve au rock, aux musiques électroniques, au jazz aussi, avec la collaboration du saxophoniste François D’amour.

Julien Sagot avait un arrière-grand-père nommé Marius Godelu. Un poilu ayant défendu la France contre les Allemands durant la Première Guerre mondiale. Il lui a inspiré la chanson « Cendre et descendre », extrait de Sagot, son quatrième album solo : « Pendant qu’il était sur les tranchées, il tenait un journal. C’est écrit : Jour 1, telle heure, il arrivait ceci. Il notait. J’ai reçu ce manuscrit par un oncle, il y a deux ans. Quand j’ai lu ça, ça m’a jeté par terre. Plein de petites idées en sont sorties qui m’aident à expliquer cette condition humaine infernale qui fait que l’histoire se répète. Même si on acquiert de l’expérience, on répète les mêmes erreurs. »

L’auteur-compositeur-interprète — et percussionniste de Karkwa — nous avait habitués à une chanson oblique, quelque part entre celle de Tom Waits et celle de Serge Gainsbourg, la voix creuse facilitant les comparaisons. Du premier, il perpétue l’art de la poésie douloureuse (et souvent sibylline), mais nous raccroche par le charme, l’élégance langagière, que défendait le second. Or, ce remarquable quatrième album solo est différent, moins Tom Waits, plus Gainsbourg, d’abord parce que l’émotion y est plus franche et le discours plus limpide.

Dans le monde réel

« Ma femme m’aide beaucoup à me sortir de mes limbes, concède Julien en riant. C’est vrai que je fais parfois des chansons plus… hermétiques ? [L’album Sagot] m’a aidé à revenir un peu plus dans le monde réel, et ce n’est pas mauvais en soi. Et puis, en reprenant de l’âge, on s’affirme davantage au niveau de nos ambitions, de nos intérêts. » Pourtant, Julien affirmera plus tard dans notre conversation que « plus j’avance en âge, plus, c’est pété, mes affaires ».

Il parlait spécifiquement des concepts d’un triptyque de vidéoclips illustrant des extraits de son nouvel album Sagot, et dont la réalisation l’occupe beaucoup ces temps-ci. Ça l’aide à changer le mal de place — les jours mornes de notre pandémie, la banalité du nouveau « quartier-dortoir », Ahuntsic, dans lequel il a déménagé : « Sur l’album, il y a une pièce qui s’appelle Toc toc ; rien à voir avec la COVID, l’album a été composé avant la crise, j’y raconte que je déprime dans mon quartier. Tout est mort, et ça me rendait fou ! Avant, j’habitais au coin de la rue Saint-Urbain et de l’avenue du Mont-Royal ; j’étais content de sentir le dynamisme de la ville, ça me faisait croire que je faisais partie d’un tout, du bruit, du monde, et là, c’est la mort ! »

Alors, il s’est enfermé dans son petit studio maison. « Ça fait tellement longtemps que je travaille ainsi, tout seul, qu’au final je me suis inventé des outils, j’ai développé des méthodes pour enregistrer, avec des tapes à cassettes, de vieux pianos, des Casio pétés… Je compose beaucoup à la guitare et au piano, et ensuite je bidouille ». Julien a bidouillé huit superbes chansons — souvent sombres, soit, mais quelques fois délurées, comme Sexe au zeppelin qui ouvre le disque, une de ses deux chansons « érotiques ».

« J’ai du plaisir à faire ça, c’est même simple, abonde Julien. Ça m’extrait de la poésie plus absurde et surréaliste [de mes premiers albums]. Sur ce disque, je suis entré plus dans le réel, c’est un disque d’amour et de condition humaine, un regard sur le vrai et le faux. L’idée de présenter un disque éponyme, c’est celle de faire un disque tout seul, la conception sonore, l’instrumentation, les textes, les musiques, vraiment tout. »

Un terreau super fertile

Sa chanson s’abreuve au rock, aux musiques électroniques (épatante Morte alitée !), au jazz aussi, avec la collaboration du saxophoniste François D’amours, une présence si forte qu’il apparaît presque comme un personnage secondaire à celui de Sagot sur l’album. « François, c’est un vrai jazzman que j’avais vu jouer au Dièse Onze, s’emballe Julien. Quand tu travailles avec des gens comme ça, tu te retrouves dans un terreau super fertile qui permet de sortir la chanson des cadres plus populaires, c’est comme une bouffée d’air frais » qui vivifie les meilleures du disque, comme la chanson Vérité détournée : « J’avais enregistré un mur de pistes de piano, lui m’a répondu avec un mur de cuivres. Il joue de tout, du baryton, du ténor et du saxophone soprano, ça a fini par créer une sorte de monstre. »

 

Sagot, de Julien Sagot, paraît aujourd’hui, vendredi, sur étiquette Simone Records.

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