Tous pour un avec MISC

Le trio jazz MISC avec William Côté (batterie), Jérôme Beaulieu (piano synthétiseur) et Simon Pagé (basse)
Marie-France Coallier Le Devoir Le trio jazz MISC avec William Côté (batterie), Jérôme Beaulieu (piano synthétiseur) et Simon Pagé (basse)

Partager l’ambulance est un disque réfléchi dans ses moindres et foisonnants détails, explique le pianiste et compositeur Jérôme Beaulieu : pour la première fois, « on s’est donné les moyens d’aller au bout de chacune de nos idées » pour assembler les huit compositions de ce dense, inventif et dynamique nouvel album sur lequel MISC sort des sentiers battus par d’autres trios pour incorporer les motifs rythmiques des musiques électroniques, les timbres du rock exploratoire et les ingrédients sonores du hip-hop d’avant-garde.

Les gars de MISC possèdent depuis trois ans leur propre petit laboratoire musical. Le Studio Donde, un local de pratique servant aussi de studio d’enregistrement situé dans la zone industrielle de Rosemont, en bordure du chemin de fer, où Les Louanges et Hubert Lenoir ont fait quelques sessions. D’autres studios ont aussi pris racine dans le secteur, mais dans l’édifice où ils se trouvent, les gars sont les seuls musiciens.

« Y a une école de théâtre, des ébénistes, un traiteur », énumère Jérôme Beaulieu, rejoint dans son salon par visioconférence. « Y a aussi un gars qui remonte des pianos. Un autre qui fait des vélos en bois — même le cadre ! Sans autres musiciens, on y est un peu incognito et c’est intéressant pour plein de raisons, notamment parce que lorsqu’on va y travailler le soir, on est seuls, y a personne d’autre que nous. »

Quiétude

C’est dans ce contexte de quiétude que le trio a conçu Partager l’ambulance, « en prenant tout notre temps », dit le pianiste. Ils y ont investi toute l’année 2019, en se planifiant cinq ou six sessions de studio de deux ou trois jours. « Le plan était d’arriver avec une toune par jour — c’était vraiment loin des impératifs avec lesquels on devait enregistrer nos précédents disques », le premier sous le nom MISC en 2016 et les deux précédents, alors que le projet s’appelait Trio Jérôme Beaulieu (deux albums chez Effendi, en 2012 et 2013).

« Ensuite, on avait le luxe de pouvoir réécouter deux, trois, quatre prises différentes et choisir celle qui nous plaisait le mieux », poursuit le batteur et percussionniste William Côté, qui s’est joint à notre conversation depuis le rustique chalet où il s’était réfugié. Le temps investi en studio a ensuite permis de polir le passionnant objet musical qu’ils nous proposent aujourd’hui, en travaillant avec « des moyens de production moins utilisés dans le jazz classique — le genre d’effets qu’on entend dans le jazz de Thundercat, par exemple ». De la magie permise par les technologies de pointe de studios, le son des pistes calibrées au timbre et au décibel près : « On avait le goût de se donner le temps de faire ça pour voir ce que ça peut donner, plutôt que se mettre dans l’état d’esprit où il faut répéter ensemble des tounes pendant une semaine ou deux avant pour être sur de bien les faire en studio.

Visionnaire

Ça donne un disque visionnaire, qui attire déjà l’attention hors de nos frontières — l’influent DJ et producteur britannique Gilles Peterson a tout récemment diffusé l’extrait « Mad » lors de son émission Worldwide, sur les ondes de BBC Radio 6 Music, une jolie marque de reconnaissance.

MISC a toujours affiché un intérêt pour les courants musicaux modernes, évoluant hors de la sphère jazz, une curiosité pour ces influences qui remoulent la formule du trio jazz. C’est encore plus patent sur ce foisonnant Partager l’ambulance, à commencer par la rythmique : impossible de distinguer s’il s’agit d’une vraie batterie ou de percussions synthétiques. Le truc de réalisation a été exploré lors de leur série de concerts RE : création, présentée au Festival international de jazz de Montréal en 2017 et durant laquelle ils réinterprétaient l’œuvre du compositeur britannique James Blake, dont ils avaient repris la chanson Overgrown sur leur précédent album (sur le nouvel album, c’est une composition de Suuns, X-ALT, qu’ils revisitent).

Microbrasseries

La tournée des microbrasseries a aussi donné des idées au trio pendant le processus de création, confirme Jérôme Beaulieu. L’idée de la proximité, de l’écoute, des rassemblements qui manquent cruellement à tous ces jours-ci : « Personnellement, je tire beaucoup d’inspiration dans la vie du fait d’être connecté à ma communauté, en faisant plein de musique avec d’autres gens, au sein d’autres projets. Ces collaborations, c’est ça qui me donne du gaz », dit Jérôme, soulignant l’apport créatif du nouveau bassiste Simon Pagé, qui nous a rejoints dans cette conférence depuis sa chambre d’hôtel de Québec, où il séjourne le temps d’un contrat. Pagé signe deux compositions de l’album : Mad et Q-Line, « composée sur une napkin dans le métro, sur la Q-Line, à New York », se rappelle le bassiste.

« À chaque fois qu’on joue de la musique ensemble aujourd’hui, ça prend une importance décuplée par rapport à avant, parce qu’on ne le prend plus pour acquis », réalise Jérôme Beaulieu, faisant un lien avec le thème de l’album : « Il y a l’ambulance, mais on la partage : cette idée qu’on court vers la catastrophe écologique [alimentée par] l’immobilisme politique, mais on y va ensemble. Et l’idée qu’on y fera face ensemble, en essayant de diriger vers quelque chose de mieux. C’est l’idée du band aussi : un espace démocratique où on favorise les échanges, les discussions. C’est pour ça que je trippe sur la musique qu’on fait — ce n’est pas moi le « cerveau », le compositeur, qui arrive avec des partitions et demande aux musiciens d’interpréter son œuvre. Tout prend sa source dans le collectif, c’est ce qui me donne espoir dans l’avenir. »

Partager l’ambulance est disponible dès maintenant, via Bonsound.

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