Daniel Balavoine, mort il y a 35 ans, chantait l’espoir

Daniel Balavoine reste une icône qui a incarné la société de son temps et laissé des succès intemporels.
Photo: Dominique Faget Daniel Janin Archives Agence France-Presse Daniel Balavoine reste une icône qui a incarné la société de son temps et laissé des succès intemporels.

Daniel Balavoine, chanteur de variétés ? Le réduire à cette étiquette tient de la mauvaise foi, de l’ignorance ou de l’injustice, tranche Gab Paquet, auteur-compositeur et enthousiaste disciple de l’icône française qui nous quittait tragiquement il y a un peu plus de 35 ans, à l’âge de 33 ans, le 14 janvier 1986.

« Pour moi, Balavoine, c’est un rockeur dans l’âme qu’on a pris pour un chanteur de variétés. Il était très inspiré par le prog-rock et il a fait évoluer la musique française des années 1980 comme aucun autre artiste », plaide le dandy de la pop de Québec qui a vécu « un gros trip Balavoine » il y a quelques années, en s’immergeant dans sa discographie avec une intensité qu’aurait sans doute admirée celui qui chantait qu’« aimer est plus fort que d’être aimé ».

La parution la semaine dernière d’un riche coffret de 100 pièces réparties sur six disques (L’album de sa vie), d’un recueil de ses paroles de chansons (Le chanteur, Flammarion) et d’une éclairante biographie orale (Daniel Balavoine : un homme vrai, de François Alquier, Pygmalion) confère à janvier les allures d’une saison Balavoine, irrésistible occasion de tendre à nouveau l’oreille à son répertoire, tristement méconnu au Québec.

Balavoine « prog » ?

Mais Daniel Balavoine, musicien de rock progressif, vraiment ? Nous parlons bien de l’interprète de Johnny Rockfort dans Starmania, du doux rebelle à la voix proprement incroyable qui atteint des notes stratosphériques dans SOS d’un terrien en détresse et remplit encore les pistes de danse grâce à la souveraine pulsation de L’Aziza ?

Gab Paquet convoque, comme pièce à conviction, le deuxième disque de Balavoine, Les aventures de Simon et Gunther… (1977), ambitieux album-concept rappelant parfois Supertramp et racontant la séparation forcée de deux frères, chacun pris de son côté du mur de Berlin.

À la fin de sa vie, Balavoine se préparait d’ailleurs à fonder un groupe avec des musiciens anglais et américains afin de tenter de percer le marché anglo-saxon, dans la langue de Peter Gabriel, son modèle musical absolu. Peter Hammill (fondateur de Van der Graaf Generator et fréquent acolyte de Gabriel) s’était vu confier la mission de signer les textes de cette formation, un nouveau chapitre que Balavoine n’aura pas eu la chance d’écrire.

« Bon, c’est vrai qu’il y avait des ballades, disons un peu doucereuses, sur ses albums, reconnaît Paquet, mais Balavoine avait une force pour les compositions plus complexes, avec une teneur mélodique et harmonique supérieure à ce qu’on trouvait au même moment en variétés. » Il avait aussi une grande confiance envers la créativité de ses camarades : plusieurs des musiciens interrogés par le biographe François Alquier se rappellent avec gratitude la fructueuse liberté que leur accordait leur patron, qui les laissait imaginer eux-mêmes leurs propres arrangements, contrairement à l’usage français de l’époque voulant que les instrumentistes s’en remettent à des partitions (souvent stériles) écrites par un arrangeur.

« Mais la principale raison pour laquelle il est aussi marquant, résume Gab Paquet, c’est grâce à son sens du hook. » Essayez effectivement d’écouter des titres comme Vivre ou survivre ou Vendeurs de larmes sans que leurs refrains tout-puissants vous pourchassent toute la journée.

Un humaniste

Les producteurs de Marie-Denise Pelletier n’étaient pas chauds à l’idée d’inclure sur son deuxième album, À l’état pur (1987), son interprétation de Tous les cris les SOS, morceau de bravoure du huitième et ultime album de Daniel Balavoine, Sauver l’amour (1985), un chef-d’œuvre de synthpop quelque part entre ombre et lumière, discothèque et chambre à coucher, sonorités FM et expérimentations. « Mon album était très pop, presque à la Michael Jackson, et les producteurs avaient de la misère à s’imaginer que cette chanson puisse y trouver sa place. Mais je me suis battue et je pense que mon intuition était la bonne », confie-t-elle sans mesurer l’énormité de l’euphémisme que contient cette dernière phrase.

La chanteuse, qui n’aura jamais rencontré Balavoine, a écouté pour la première fois Sauver l’amour grâce un ami français qui lui rapportait fréquemment des sorties hexagonales n’ayant pas encore franchi l’océan. « Quand j’ai entendu Tous les cris les SOS, je m’en souviendrai toute ma vie, je lavais de la vaisselle, je me suis assise sur le plancher et je suis partie à pleurer. Ça m’a frappée en plein cœur. Je vivais des choses difficiles à l’époque : dans la vingtaine, on ressent les choses intensément, on ne sait pas les nommer. J’étais à la veille d’une grande thérapie et cette chanson-là a certainement été un élément déclencheur. C’est sans doute pour ça que je l’ai chantée avec autant de ferveur. »

S’il parvient à traduire les sentiments exacerbés indissociables du début de la vie adulte, Daniel Balavoine n’hésite pas non plus à prendre le crachoir et à interpeller les politiciens, au nom de sa génération. L’artiste, bombardé porte-parole de la jeunesse, s’impatiente le 19 mars 1980 au téléjournal d’Antenne 2, devant le discours prolixe de François Mitterrand. Il fulmine alors, notamment, contre le demi-million de Français de moins de 25 ans au chômage et la vétusté des logements dans lesquels doivent s’entasser nombre d’immigrants africains.

« C’était un humaniste extraordinaire. Il avait une universalité en lui », pense Marie-Denise Pelletier, au sujet de celui qui a perdu la vie dans un accident d’hélicoptère, au cœur du désert malien, lors d’une opération visant à acheminer des pompes à eau hydrauliques. « Sauver l’amour, c’est comme un testament : il parle beaucoup de la mort et du rapport à la souffrance », ainsi que de la famine en Afrique, des enfants-soldats et de l’ouverture à l’autre à laquelle il conviait ses semblables.

« Il avait une voix spectaculaire et singulière, oui, mais aussi une voix porteuse de beaucoup d’espoir », souligne celle qui interprète toujours Tous les cris les SOS dans sa clé originale, la même que celle de Balavoine, qui possédait un registre de haute-contre (une voix masculine particulièrement aiguë). « J’ai reçu tellement de témoignages de gens qui m’ont dit : “Je voulais mourir et cette chanson m’a redonné espoir.” C’est de ça que parle l’œuvre de Balavoine : d’espoir. »  

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