Dan Bigras, musicien envers et contre la pandémie numérique

Le chanteur Dan Bigras affirme qu’il cessera de produire des albums.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le chanteur Dan Bigras affirme qu’il cessera de produire des albums.

Vingt-huit morceaux, plus d’une heure trente de chansons blues rock intenses, les classiques du bonhomme — Ange animal, Trois petits cochons, La bête humaine — et même une poignée d’inédits, Dan Bigras a mis le paquet pour clore sa discographie avec un bang ! Dan Bigras X 4 sera-t-il vraiment l’ultime album, Dan ? « Ouaip. Je n’en suis même pas déprimé, ça fait des années que j’y pense », à cesser de produire des albums — à perte dans cette industrie qui ne vend plus de CD —, lâche le musicien, qui boucle ces jours-ci le montage de son 30e Show du refuge « pandémique » annoncé par un savoureux slogan : « Nous comptons sur votre absence ! »

Enregistré au théâtre Paradoxe plutôt qu’à la Place des Arts et présenté sur les ondes de Radio-Canada le 13 décembre prochain, le traditionnel Show du refuge réunira notamment, Marie-Nicole Lemieux, Mélissa Bédard, Sans Pression, Lara Fabian et Maka Kotto. Tiens, il chante, M. Kotto ? Dan Bigras se posait la même question : « Lulu [Hughes] m’a demandé : “Ça te dérange si j’invite Maka ?” Non, mais… il chante ? “Ouais ouais, elle m’a répondu. On fait quelque chose de ben beau à deux, j’aimerais ça l’essayer”. Lulu n’a jamais eu de mauvaise idée pour un Show du refuge. Ils ont fait quelque chose de spécial, je ne m’y attendais pas, c’est le fun ! »

L'album «Dan Bigras X 4»

En vérité, tout le temps des Fêtes sera spécial, y compris le Show du refuge, lui aussi adapté aux consignes de la Santé publique. D’habitude, Dan a un mot d’ordre : chanter pour le public en salle, pas pour les caméras. « Là, il fallait faire une émission. Je me suis dit : “coudonc, j’ai réalisé quelques films, on va ben y arriver” », les musiciens regroupés en cercle au parterre, les musiciens et les caméras autour. Surtout, cette idée de faire une collecte de fonds, au lieu de vendre des billets : « Le deal qu’on a avec Radio-Canada d’habitude, c’est qu’ils paient les dépenses et qu’on récolte les recettes de billets » finançant près du quart du budget de l’organisme qui vient en aide annuellement à 600 jeunes de la rue.

La contribution du public est d’autant plus nécessaire cette année que la pandémie a gonflé les rangs des jeunes de la rue tout en provoquant une plus grande détresse chez eux, déplore le porte-parole de l’organisme qui soigne ceux qu’on ignore lorsqu’on les croise et qu’il appelle les « sans-visage » : « En ce moment, ils sont encore plus isolés parce qu’il y a encore moins de passants dans la rue, dit Bigras. Ça, c’est plus dur, pour la souffrance [qu’ils vivent déjà], pour leur santé mentale, qui est l’expression ultime de la souffrance. »

Je ne pourrai jamais arrêter d’être un musicien. C’est ce que je suis au plus profond de mon coeur.

 

« Ensuite, côté pratico-pratique, ce n’est pas simple non plus. T’essaieras, toi, de survivre en vendant des bouteilles vides et des canettes ; là, on ne trimbale plus de fric dans nos poches. On ne paye qu’avec des cartes. Or, déjà là, ils n’ont à peu près plus de revenus pour survivre, mais en plus, s’ils vont s’acheter de la nourriture, les caisses ne prennent plus d’argent cash, juste des cartes. Donc, le peu d’argent qu’ils ont ne vaut plus rien », ajoute Dan Bigras, évoquant le nouveau service de boîte à lunch qu’offre le Refuge pour alléger les soucis des jeunes.

À bientôt 63 ans, Dan Bigras n’entend pas abandonner cette cause chère à ses yeux, au moins aussi importante que la musique, qu’il promet de ne jamais bouder. « Faire des films, je trouve ça extraordinaire, mais je peux arrêter ; je peux aussi arrêter d’être comédien. Mais je ne pourrai jamais arrêter d’être un musicien. C’est ce que je suis au plus profond de mon cœur. » Arrêter de produire des albums est une décision financière imposée, dit-il, par les conditions du marché : « En tant que producteur, je reçois [les chiffres de ventes] Soundscan. […] On ne vend plus au Québec que 15 % [des disques] qu’on vendait à l’époque [de la sortie de son premier album, Ange animal, en 1990], sauf qu’on paie encore 100 % des dépenses. Alors, on n’arrive plus. »

Enregistré en février dernier au Petit Champlain à Québec, Dan Bigras X 4 sera donc son dernier album, un panorama de sa carrière musicale témoignant de la force de son band : « Si on veut sonner comme Metallica, on est capables ! s’exclame-t-il. On a atteint quelque chose de fun ensemble — la scène, c’est du vécu, au plus profond, une vie de musicien — et moi, je suis plus un musicien qu’un chanteur. Pour moi, le groove a toujours été aussi important que les textes. Le groove, ça fait bouger les corps. Le show, c’est ça qu’on aime, nous, les players. » Vivement la réouverture des salles de spectacles, et la fin de cette damnée pandémie.

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