Le troubadour d’Astaffort réconforte encore

Tout en Francis Cabrel et autour de Cabrel renforce cette idée de pérennité, de ce qui est fait pour durer.
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse Tout en Francis Cabrel et autour de Cabrel renforce cette idée de pérennité, de ce qui est fait pour durer.

L’album À l’aube revenant, le quatorzième Cabrel encore tout chaud, s’est hissé tout naturellement à la première place des ventes de disques au Québec. Comme si ça allait de soi. Peut-être est-ce bel et bien dans l’ordre des choses. Peut-être est-ce tout particulièrement le bon moment pour les retrouvailles. Alors que rien ne semble tenir bon, que la planète surchauffe, qu’une bestiole invisible nous menace jusque dans les postillons des chanteurs, entendre la voix belle et pas énervée de Francis Cabrel, à distance saine, rassure un peu beaucoup. Et ses treize nouvelles chansons tout autant. Bienfaisantes, plus qu’avant. Le réconfort vient d’Astaffort, encore et encore.

« Tout est multiplié », commente le bienveillant troubadour. « Tout ce qui nous importe devient plus important. Quand j’ai reçu le dernier album de Dylan [Rough and Rowdy Ways], pendant le premier confinement, ça m’a fait un effet ! J’étais cent fois plus heureux que je l’aurais été d’habitude. Mon fidèle Dylan était au rendez-vous, sans que je le lui demande, pour m’aider à briser l’isolement. »

Les liens à long terme

On a au moins ça. Des fidélités. Des liens à long terme avec des artisans de chansons. Du solide. Tout en Cabrel et autour de Cabrel renforce cette idée de pérennité, de ce qui est fait pour durer. Jusqu’au studio Éphémère, aménagé dans une grange, ainsi baptisé parce que prévu à l’origine pour un seul album (Les beaux dégâts, paru en 2004). La console a aussi pas mal de décennies dans le filage. Fiable et analogique. « Ça correspond à ce que je souhaite dans les rapports humains. La batterie de Denis Benarrosh suit les battements de mon cœur, tellement ça fait longtemps que nous jouons ensemble. Il y a de petits nouveaux, mais le noyau du groupe est toujours le même. Pour cet album, nous avons presque tout enregistré ensemble dans la grange, et même les chœurs féminins, dès la première prise. La très grande complicité. On a travaillé autour d’une table, en famille. »

Pour moi, la musique doit permettre aux mots de respirer. Je crois que j’avais besoin, que les musiciens avaient besoin, et les gens aussi, de moments de transe, où ça flotte un peu, où la musique nous entraîne dans une zone de bien-être.

 

Grâce de la constance, l’essentiel du travail a eu lieu dans la durée, presque terminé à l’automne 2019. « On a quand même continué jusqu’en mars, et entre les confinements. Nous nous sommes adaptés. » L’homme a des habitudes de « bon paysan », comme il dit. Dans la chanson qu’il a écrite comme une lettre à son père, Te ressembler, où il avoue se sentir « parfois fautif » d’avoir un jour « croisé une guitare » et « vécu comme on s’amuse », la description du paternel parle aussi de lui-même. Lève-tôt, discipliné, il écrit à heures fixes, « garde la forme » à la guitare. « Je n’imagine pas la création autrement. Ce n’est pas en jouant au tennis que l’inspiration vient. Il faut se concentrer. Mais quand même, je ne me tue pas au travail, comme mon père, et son père avant lui. Oui, j’ai un peu “les pieds sur terre”, comme je le chante à propos de lui, mais j’ai d’abord eu longtemps la tête dans les nuages. »

La manière Cabrel

À l’aube revenant est un album remarquablement équilibré. Pertinent et agréable, pesant son poids et néanmoins léger. Si Cabrel ne passe pas à côté de ce qui le préoccupe et l’inquiète — les changements climatiques dans Jusqu’aux pôles, la disparition des librairies dans Difficile à croire, la nécessité du respect de l’autre dans Parlons-nous —, les musiques plutôt soulful caressent les corps. Il y a même un rock façon Dutronc, exprès (Chanson pour Jacques, une ode au détachement).

« La musique fait contrepoids. Elle ne peut pas être plus maussade et lourde que le texte. Pour moi, la musique doit permettre aux mots de respirer. Je crois que j’avais besoin, que les musiciens avaient besoin, et les gens aussi, de moments de transe, où ça flotte un peu, où la musique nous entraîne dans une zone de bien-être. » Pas difficile d’imaginer ce que ça donnera sur scène. « Les chansons n’attendent que ça ! Elles en piaffent. Quand les concerts reprendront, je pense qu’elles vont exulter. Et nous aussi. »

À l’aube revenant

Francis Cabrel, Chandelle /  Columbia / Sony