Plants and Animals, esprit de famille

C’est en la jouant «live» — toutes les chansons furent testées sur la scène de l’Esco en mai 2019 —, en mesurant la réaction des fans que Matthew Woodly, Nicolas Basque et Warren Spencer ont compris que la sauce prenait.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est en la jouant «live» — toutes les chansons furent testées sur la scène de l’Esco en mai 2019 —, en mesurant la réaction des fans que Matthew Woodly, Nicolas Basque et Warren Spencer ont compris que la sauce prenait.

Ce n’est qu’un détail, mais il est révélateur : chaque nouvel album de Plants and Animals est plus court que celui qui le précède. Parc Avenue, le premier paru en 2004, faisait 56 minutes au compteur ; seize ans plus tard, The Jungle, le cinquième album paru vendredi, n’en fait que 35. La part des anges d’un trio travaillant ensemble depuis dix-huit ans, peut-être ? « Avec les années, on s’est construit un langage harmonique et musical, estime le bassiste Nicolas Basque, un langage qu’on ne sent plus le besoin de trop d’accentuer. La création se fait naturellement, on a appris à faire confiance au processus »qui, aujourd’hui, accouche d’un album bref, vif et frais.

L’ami et collègue Mishka Stein, notamment bassiste auprès de Patrick Watson, fut invité à jouer sur deux chansons de The Jungle. Une expérience qui l’a surpris, s’amuse Nicolas Basque. « Il nous a dit : “Les gars, je ne comprends pas comment vous fonctionnez ! J’arrive en studio, personne ne dit rien, personne n’a entendu la chanson qu’on va enregistrer, tout le monde s’installe pour enregistrer ses pistes, et c’est fini”. C’est ça, faire confiance au processus, explique Basque, lorsqu’on le laisse nous guider, il mène à l’essentiel. »

L'album «The Jungle» du groupe Plants and Animals

« Ça fait quasiment vingt ans qu’on joue de la musique ensemble, fait remarquer Basque. Lorsqu’on se retrouve pour travailler en studio, on ne parle pas beaucoup de ce qu’on va jouer. On discute plutôt de ce qu’on a lu dans les journaux, de ce qui se passe dans le monde, et après on enregistre. On se parle à travers la musique. C’est un privilège que ce soit aussi facile de jouer ensemble » après tout ce temps.

Sur The Jungle, revenir à l’essentiel signifie aussi chanter la fratrie et la famille. « S’il y a quelque chose qui lie les chansons entre elles, ce serait qu’elles se penchent beaucoup sur la famille, sur la réalité d’être parents, les angoisses d’être parents. Ce n’est sans doute pas le sujet le plus flamboyant, mais c’est présent dans presque toutes les chansons », signalant aussi une forme de retour aux sources : la pochette du premier album Parc Avenue croquait la scène d’une fête de famille déglinguée dans un sous-bois.

Explorer, évoluer

« Lorsqu’on s’est fait connaître, la scène musicale de Montréal était en pleine effervescence — on en parlait comme on parlait de Seattle, rappelle le musicien. Nous avions composé le premier disque en nous laissant aller, simplement et sans nous prendre trop au sérieux — enfin, on prenait la musique au sérieux, mais en laissant de côté nos ego. Et j’ai l’impression que les deux albums suivants [La La Land, 2010 et The End of That, 2012], on les avait conçus en réaction [au succès d’estime] du premier album, tandis que sur [l’avant-dernier Waltzed in from the Rumbling, 2016] se dégage plutôt une impression de calme », de sérénité et de confiance. « Waltzed in […] nous a permis d’embrasser notre personnalité, avec des tounes qui se promènent un peu partout, poursuit Nicolas Basque. On laissait la recherche et l’instinct guider la chanson ; même si on avait une idée qui était sans bon sens, on la suivait jusqu’au bout. »

The Jungle ne compte que huit chansons, chacune d’elles est unique, à commencer par The Jungle, restée sur la table à dessin pendant plus de quatre ans, « mais on l’a retravaillée parce que j’ai toujours trouvé qu’il y avait de la magie dans celle-là », commente Basque. Elle démarre avec le pion-pion d’une boîte à rythmes, un jeu de batterie motorisé, la basse de Nicolas qui développe rapidement une entêtante mélodie, des maracas qui crépitent derrière elle. Plants and Animals n’a jamais groové ainsi, privilégiant autrefois un rock feuillu aux élans mélodieux spectaculaires (dans l’esprit de Bold, en conclusion de ce nouvel album) plutôt que ce genre de chansons se déployant à l’horizontale.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Plants and Animals

C’est en la jouant live — toutes les chansons furent testées sur la scène de l’Esco en mai 2019 —, en mesurant la réaction des fans que Basque, Warren Spencer (chant, guitares) et Matthew Woodly (batterie), ont compris que la sauce prenait. « Les gens nous en parlaient après le concert ; je me souviens d’un gars qui parlait de la “chanson krautrock”… En réécoutant l’album, j’ai compris que c’était de celle-là qu’il parlait ; on a toujours eu ce côté-là sur scène, mais on ne l’avait jamais exploité sur disque. » Encore : sur l’irradiante House on Fire, Plants and Animals frise le disco post-punk : « Pour celle-là, on cherchait quelque chose d’épique à la [Giorgio] Moroder. »

Une touche de français

La plus étonnante demeure cependant Le Queens, sur la seconde moitié de l’album. D’abord parce qu’elle met en vedette la voix d’Adèle Trottier-Rivard (en duo avec Warren), chanteuse et copine de Nicolas — ils forment ensemble le duo Bibi Club, un nouvel album s’en vient —, ensuite parce que son texte est en français, une première dans le répertoire du trio qui, en temps normal, « passe plus de temps à tourner à l’extérieur du Québec ». Enfin pour son ton, une ballade psychédélique avec des orchestrations d’orgue qui semblent s’égarer en cours de route mais qui reviennent toujours à la note de départ.

Ça fait quasiment vingt ans qu’on joue de la musique ensemble. Lorsqu’on se retrouve pour travailler en studio, on ne parle pas beaucoup de ce qu’on va jouer. On discute plutôt de ce qu’on a lu dans les journaux, de ce qui se passe dans le monde, et après on enregistre. On se parle à travers la musique.

« Pour ce dernier album, on a travaillé dans un horaire familial, presque comme si on était au bureau : on rentrait au studio à 10 h, on partait à 16 h ; [Adèle et moi] avons eu un enfant pendant le processus, et Adèle venait nous visiter avec le bébé. Le Queens, c’est un adon : la chanson s’est construite très vite, on a demandé à Adèle de chanter, une mélodie, quelque chose, pour voir ce que ça donne. […] En travaillant l’album, on revenait toujours à Le Queens : tout ce qui importait, c’est que les autres chansons de l’album fittent avec celle-là. »

« On dirait que ça avait du sens qu’elle soit en français, ajoute Nicolas. On a toujours voulu en faire une comme ça, mais je ne m’étais jamais risqué à écrire en français pour le groupe. » Le début de quelque chose peut-être, après cinq albums et dix-huit ans de musique ? Pour l’instant, « on retombe un peu plus sur nos pattes, avec le retour à l’école, la garderie et tout ça », dit Nicolas, qui confirme réfléchir déjà au prochain album de Plants and Animals, « pour être prêts lorsqu’on pourra repartir en tournée. Ce n’est pas nécessairement évident de travailler [pendant la pandémie] parce qu’on compose beaucoup les trois ensemble, c’est déjà un défi de se retrouver en studio et que ce soit sécuritaire. Mais on a déjà commencé à parler d’un nouvel album avant de reprendre le cycle des tournées ».

The Jungle

Plants and Animals, Secret City Records