La renaissance de Beverly Glenn-Copeland

Originaire de Philadelphie, Beverly Glenn-Copeland fut de la première cohorte d’étudiants noirs admis à l’Université McGill au programme de musique, en 1961.
Photo: Alex Sturrock Originaire de Philadelphie, Beverly Glenn-Copeland fut de la première cohorte d’étudiants noirs admis à l’Université McGill au programme de musique, en 1961.

« Entre 1978 et 2016, je crois n’avoir donné qu’un seul concert devant public », assure Beverly Glenn-Copeland. Depuis 2016, cependant, les offres déboulent après que son troisième album, Keyboard Fantasies, paru à compte d’auteur en 1986, a été rescapé de l’oubli. Un album en concert paru plus tôt cette année, précédé d’un documentaire biographique, arrive ces jours-ci: Transmissions: The Music Of Beverly Glenn-Copeland, compilation d’extraits choisis de la méconnue discographie du compositeur ayant passé l’essentiel de ses cinq décennies dans l’anonymat. On peut appeler ça un « best of », Glenn ? « Well, whatever ! », dit-il en riant de bon cœur, avec cette voix claire et rassurante qui anime ses enregistrements.

C’est une de ces histoires incroyables dont l’histoire de la musique a parfois le secret. C’est, d’abord et avant tout, l’histoire d’une vie richement vécue.

Originaire de Philadelphie, Glenn fut de la première cohorte d’étudiants noirs admis à l’Université McGill au programme de musique, en 1961. « Lorsque j’ai traversé la frontière vers le Québec, j’avais 17 ans et j’ai tout de suite su que j’étais chez moi », raconte le musicien qui, nous confie-t-il, caresse le rêve de revenir s’installer près de Montréal avec son épouse, Elisabeth.

À 17 ans, il s’appelait encore Beverly Copeland. Il était encore une femme lorsqu’il gagnait sa vie en composant de la musique pour des émissions pour enfants (dont Sesame Street) et lorsqu’il a lancé son premier album, un recueil de chansons jazz-folk, en 1970, sur l’étiquette de CBC-Radio-Canada.

En 1986, Glenn lançait à compte d’auteur Keyboard Fantasies, un disque de chansons folk à la base, mais conçu à l’aide d’un Atari ST, d’une boîte à rythme Roland TR-707 et du mythique Yamaha DX7, le synthétiseur emblématique des années new wave et ingrédient essentiel de la production ambient de Brian Eno dans les années 1980. Un véritable ovni musical mariant la chanson à la musique électronique qui attendra trente ans avant d’être apprécié à sa juste valeur, grâce à ce collectionneur et disquaire japonais qui a redécouvert Keyboard Fantasies, il y a cinq ans. « Il m’a contacté pour me demander s’il me restait encore des cassettes de l’album qu’il aurait pu vendre, se rappelle Glenn. En fait, il m’en restait encore pas mal ! »

Connexion japonaise

Quel coup du destin ! Mais comment un mélomane japonais a-t-il pu redonner vie à cette cassette à petit tirage parue à l’autre bout du monde ? « J’ai une théorie, dit Glenn. Depuis 47 ans, je suis pratiquant au sein d’un mouvement bouddhiste du XIIe siècle [la Soka Gakkai] originaire du Japon. Ainsi, j’ai souvent visité le Japon pour faire des retraites ; tous les jours, en faisant mes prières, je sens que je puise là une partie de mon énergie. Ma connexion avec le Japon est extrêmement forte », sur les plans spirituel et créatif.

Soumettons-lui une autre théorie, plus musicale celle-là : depuis cinq ou six ans, les plus curieux des mélomanes se sont entichés de ce qu’on appelle la « musique environnementale » (« kankyō ongaku »), la musique ambient japonaise des années 1980. Longtemps reléguée au rang de new age, la musique électronique instrumentale de cette époque est aujourd’hui célébrée grâce à une poignée de maisons de disques qui en font la réédition. Mentionnons par exemple l’album classique Through the Looking Glass, de Midori Takada (1983), ou Music for Nine Post Cards (1982) et Green (1986), de Hiroshi Yoshimura. Or, il y a, dans l’atmosphère générale de Keyboard Fantasies, et dans le son spécifique de chansons moins rythmées de Glenn (« Ever New » et « Old Melody »), une ressemblance frappante avec le travail de ces compositeurs et compositrices du Japon.

Le lien est fortuit, assure Glenn : « Tu sais, je vis dans le silence, la plupart du temps. Je n’écoute à peu près pas de musique — je ne savais même pas qu’il y avait un genre nommé ambient » qui, comme son œuvre, connaît aussi un regain d’intérêt ces dernières années. Autre théorie : peut-être que le climat sociopolitique dans lequel nous baignons ravive l’envie d’une musique plus sereine ? Le musicien est d’accord là-dessus : « L’univers a le don de trouver le bon moment pour certaines choses, non ? Transmissions devait d’ailleurs paraître le printemps dernier, il me semble, mais c’était avant que la situation que l’on traverse prenne une dimension mondiale. Tant de choses ont changé depuis ! Nombreux sont ceux qui ont quitté ce monde, nombreux sont ceux qui y sont restés pour vivre un deuil, plusieurs vivent encore plus dans la faim qu’avant. [La pandémie] a accéléré un tas de choses, mais pour ceux qui ont la chance de manger tous les jours, cette époque donne aussi l’occasion de ralentir, de réfléchir, et de remettre de l’ordre dans nos priorités. »

Il y a une chanson inédite sur Transmission, intitulée « River Dreams », composée peu après la sortie de Keyboard Fantasies et demeurée dans ses tiroirs depuis. « Le plus étrange, c’est que le thème de la chanson parle de ce qu’on vit aujourd’hui, commente Glenn. Il s’agit d’une conversation qui nous vient des arbres et des bourgeons et des lacs qui s’adressent à nous, comme s’ils nous disaient : “Woah, attention ! Vous devez faire attention à nous !” C’est le bon moment pour entendre ça. »

Citoyen du monde

Droits civiques, droits des communautés LGBTQ +, besoin de préserver l’environnement, Beverly Glenn-Copeland a passé sa vie à réfléchir à ces questions, si bien qu’on le présente souvent comme un militant de ces causes. « Mais je n’ai jamais été militant pour quoi que ce soit — sinon pour empêcher que quiconque m’enferme dans un hôpital pour me zapper le cerveau… J’ai toujours dit la vérité à propos de ce en quoi je crois et comment je me sens par rapport à certains sujets, or ces sujets n’ont pas toujours été très populaires. Je suis moins un militant qu’une personne qui exprime le mieux possible ce qu’elle comprend du monde et comment on devrait se comporter entre nous. »

Sa parole porte, se rassure-t-il. Monter sur scène à 76 ans est « une incroyable expérience parce que le public, les plus jeunes — des gens qui pourraient être mes petits-enfants —, comprennent ma musique et ma philosophie, celle d’un citoyen du monde inquiet pour l’environnement qui prône le respect entre les gens et la nécessité de changer les lois pour qu’elles se soucient du bien-être des gens plus que de la recherche de profits », se réjouit le musicien. « J’adore discuter avec eux. » 

Transmissions: The Music of Beverly Glenn-Copeland, paru sur étiquette Transmissions Recordings, est en vente dès maintenant.