«Cantus, Descant»: les apaisantes orgues de Sarah Davachi

Sarah Davachi, native de  Calgary,  termine présentement son  doctorat en musicologie à UCLA et se spécialise dans les  domaines de l’organologie  et de l’expérimentalisme.
Sean McCann Sarah Davachi, native de Calgary, termine présentement son doctorat en musicologie à UCLA et se spécialise dans les domaines de l’organologie et de l’expérimentalisme.

Sarah Davachi a du nouveau à nous proposer : l’album double Cantus, Descant édité par l’étiquette Late Music, qu’elle vient de fonder, un album sur lequel, pour la toute première fois, on l’entend chanter des textes qu’elle a écrits. Voyez-vous ça : la compositrice de musique expérimentale se change en chanteuse pop ? « Bon, j’imagine que ça dépend de la manière dont on définit une chanteuse pop ! », dit-elle en riant. Deux choses ne changent cependant pas pour la musicienne canadienne : cette intarissable passion qu’elle entretient pour les sonorités des orgues et ces feux qui font rage à quelques kilomètres de chez elle.

« Je dois te dire : ça fait du bien d’entendre une voix de Montréal. Je commence à avoir le mal du pays… », confie la compositrice Sarah Davachi, jointe à Los Angeles où elle réside depuis trois ans pour terminer son doctorat en musicologie à UCLA, avec une spécialisation dans les domaines de l’organologie et de l’expérimentalisme. Elle aurait d’ailleurs dû retourner à Montréal, qu’elle a longtemps habitée, pour faire une résidence de création avec le Quatuor Bozzini. « On travaille à reporter tout ça », assure-t-elle d’un ton résigné.

Le fond de l’air est gris ces jours-ci à Los Angeles. « Même mes parents, qui sont à Calgary, ont vu le ciel s’enfumer, indique Sarah. À L. A., les incendies font malheureusement partie de la normalité durant la saison, mais là, c’est pire que d’habitude. À cause de la fumée, le soleil ressemble à une étrange boule orangée, c’est tellement weird. Et puis, ajoutons à ça la pandémie… »

Ce n’est qu’une coïncidence puisque le travail sur ce 14e album en huit ans s’est amorcé en 2017, mais Cantus, Descant semble en phase avec le moment que l’on traverse : « Les thèmes de cet album abordent l’idée de changement, l’idée aussi de faire partie de quelque chose de plus grand que soi, mais je crois que, si j’avais fait cet album pendant la pandémie, le résultat aurait sonné beaucoup plus sombre. En ce moment, je travaille sur de nouvelles œuvres et ce que je fais me semble d’un ton… pas forcément plus désespéré, mais en tout cas plus découragé. »

Ses amis les orgues

Les dix-sept pièces de Cantus, Descant ont la particularité de nous faire voyager sans qu’on s’en rende compte là où Sarah les a enregistrées, à Los Angeles, Amsterdam, Chicago, Vancouver, Copenhague. Chaque pièce met en vedette un seul orgue, unique à chaque ville, les microphones ayant été disposés dans la salle (ou l’église) « pour que l’on ressente l’espace physique et l’acoustique, les harmoniques, que le lieu génère ». Tout a ensuite été édité à l’ordinateur, avec l’addition parcimonieuse de piano, de cordes (sur la splendide Ruminant), de Mellotron ou de la voix de Sarah (sur Play the Ghost et Canyon Walls).

Chaque pièce aussi est à la fois planifiée, écrite, et inspirée par le moment d’intimité passé avec la bête à tuyaux — ou à anches, comme c’est le cas de l’harmonium de 1890 exposé au Museum of Jurassic Technology de Los Angeles. « Chaque composition a été spécifiquement imaginée en fonction de l’instrument qui me sert à l’interpréter, explique Sarah Davachi. Sa sonorité influence ce que je joue et la manière dont je le joue — surtout dans le cas de l’harmonium et de l’orgue d’Amsterdam », un instrument construit en 1479 qui ne peut être joué qu’avec le coup de main d’un « pompeur » d’orgue et qui est accordé selon un procédé ancien (le tempérament mésotonique 1 / 4 comma), une particularité « qui joue énormément sur la manière dont on entend et perçoit les sons qui en sortent », explique la future docteure en organologie.

Sarah Davachi a eu un véritable coup de cœur pour cet instrument ancien conservé à l’Orgelpark d’Amsterdam, « une immense salle remplie d’orgues qui sert de centre d’exposition et salle de concerts. Les compositions que j’y joue n’auraient pu exister sur d’autres instruments ; les autres orgues [hormis l’harmonium], on peut les qualifier de “modernes”, c’est-à-dire qu’ils sont assez standardisés. Ils se jouent plus ou moins de la même manière, possèdent généralement les mêmes mécanismes, de sorte qu’il est possible d’arriver avec des résultats similaires lorsqu’on joue sur l’un ou l’autre, bien qu’ils possèdent tous leur sonorité propre ».

Ainsi, Cantus, Descant est un doux festin de timbres pour les oreilles, aux harmonies intrigantes, certes toujours à lent déploiement, mais remarquablement plus dynamiques que les plages drones des précédents albums Pale Bloom (2019) ou Gave in Rest (2018), pour ne citer que ces deux sommets de sa déjà riche discographie. Un disque riche et apaisant qui, estime la compositrice, démontre que l’on peut faire de la musique avec cette famille d’instruments sans qu’elle puisse être qualifiée de musique sacrée.

« Je ne sais pas si c’est le bon timing pour lancer un disque comme celui-ci, et d’ailleurs chaque personne vit la pandémie à sa manière en cherchant un moyen de se distraire [de l’actualité], mais moi, en tout cas, la musique m’apaise et me fait du bien. Comme une manière de trouver un équilibre face au côté sombre de notre monde. »

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