«Generations»: Will Butler chante ses doutes

L’auteur, compositeur, interprète et multiinstrumentiste William Butler
Photo: Merge Records L’auteur, compositeur, interprète et multiinstrumentiste William Butler

« Je crois que le son, le feeling qui définit cet album, c’est celui d’un ensemble de musiciens réunis dans un même studio et jouant ensemble », avance l’auteur, compositeur, interprète et multi-instrumentiste William Butler, mieux connu comme le déchaîné, l’accélérateur d’incendie des concerts d’Arcade Fire. Generations, son second disque solo attendu vendredi, « ne sonne pas comme un disque de confinement, et plutôt comme le résultat d’une communion entre musiciens. Par contre, je crois que les craintes que j’exprime, le pessimisme qui s’en dégage, sont appropriés » pour la période que nous traversons.

Comment se vit la pandémie depuis Brooklyn, Will ? « De manière très familiale », répond le musicien, qui a quitté le quartier Saint-Henri il y a cinq ans pour s’installer plus au sud avec son épouse, américaine elle aussi, et leurs enfants. Il revient généralement à Montréal pour prendre part aux cycles de création d’Arcade Fire, « mais en fait, j’aurais dû revenir pour assister au mixage de mon album avec [l’ingénieur du son] Mark Lawson, sauf que ça s’est fait juste au moment où la pandémie a commencé ».

La saison d’Arcade Fire

Tiens donc, les rock stars aussi font du télétravail — et puisqu’on y est, débarrassons-nous tout de suite de la question : oui, le sixième album d’Arcade Fire est en chantier, sa gestation est forcément ralentie par la crise sanitaire qui ferme les frontières, et non, il ne verra pas le jour en 2020. Le frère de William, Win, et Régine « continuent à enregistrer des démos, mais en vérité, nous ne travaillons pas si bien que ça ensemble en échangeant des sons et des idées par courriel. Bon, je suis sûr qu’on conservera quelque chose de ce fastidieux processus, mais de toute manière, on met toujours un an, un an et demi à enregistrer un album. On verra bien comment la situation évoluera cet automne. »

Entre-temps, les membres du célèbre groupe rock montréalais ne se sont pas tourné les pouces. C’est la saison d’Arcade Fire, même sans album d’Arcade Fire : le batteur Jeremy Gara a lancé à la fin juillet son second album solo, Passerine Finale, un disque expérimental aux sonorités clairement plus abrasives que celles du ténébreux et contemplatif Limn, paru en 2016. Après la suite Quiet River of Dust(2018) etQuiet River of Dust, Vol. 2 : That Side of the River (2019), le multi-instrumentiste Richard Reed Parry — qui lui habite toujours Montréal — lançait vendredi dernier sa bande sonore originale pour le thriller The Nest, du réalisateur canadien Sean Durkin (avec Jude Law et Carrie Coon).

Will, lui, s’inquiète. Musicalement, Generations a beau être à son image, explosif et frisant le punk sur des chansons comme Bethlehem, souvent joyeux, éclectique dans son alliage millésimé 1990 de rock qui groove aidé par des synthétiseurs, il crée un décalage entre la forme énergique et le fond plus sérieux. « Il y a assurément un élément de performance dans ma musique et un niveau d’énergie qui permet de tracer un parallèle » entre son travail solo et sa présence scénique au sein d’Arcade Fire. Pour les besoins de cet album, Butler s’est entouré du batteur Miles Francis (ex-Antibalas), de Julie Shore aux claviers — la sœur de son épouse, Jenny, danseuse et chorégraphe, « qui joue aussi un peu de synthés sur l’album » — et Sara Dobbs : « elle joue de plein d’instruments, mais comme elle attendait un bébé pendant l’enregistrement, elle fait surtout des chœurs », explique Will.

On sent l’esprit de corps unissant ces musiciens, l’aspect volatil et volontairement imparfait des séances d’enregistrement. Ça donne un disque fébrile, aux refrains généreux comme ceux des classiques d’Arcade Fire, un disque aux musiques lumineuses qui tranchent avec le propos : « Tu sais, aussi horrible que soit l’année 2020 jusqu’à présent, elle n’est pas en rupture avec l’histoire moderne, suggère Will. L’année est certes extrême, mais elle est la continuité de la décennie que l’on vient de traverser. » Écrites au cours des cinq années qui se sont écoulées depuis la parution de Policy, son premier album, les chansons de Generations expriment « généralement une vibe apocalyptique », que ressent le musicien.

Une chanson comme I Don’t Know What I Don’t Know, avec ses sourds coups de basse électronique sur laquelle se pose la voix, d’abord adoucie puis colérique, de Will, « exprime la confusion, le sentiment de ne pas savoir quoi faire » face à cette apocalypse pressentie. « Je me sens paralysé face à tout ça, mais la musique m’aide à avancer. Il y a beaucoup de doute, d’indécision et de regard sur moi-même dans ce disque, mais la musique demeure une force créatrice qui contrebalance ces thèmes et ces doutes. […] Je crois que c’est nécessaire, tant sur le plan personnel qu’artistique, d’essayer de trouver l’équilibre » entre les mots durs et la musique allègre.

Generations paraîtra le vendredi 25 septembre sur Merge Records.