Retrouver l’essence des choses

Michèle Losier a une fois de plus saisi les auditeurs avec une prestation nourrie et émue d’une grande plénitude vocale.
Photo: Francois Goupil Michèle Losier a une fois de plus saisi les auditeurs avec une prestation nourrie et émue d’une grande plénitude vocale.

« On dirait qu’un artiste a répandu de la poudre de jade sur des fleurs délicates », chante la mezzo-soprano dans « Le solitaire en automne » du Chant de la Terre de Mahler qui ouvrait dimanche la saison 2020-2021 de l’Orchestre Métropolitain (OM).

Ce n’est pas Yannick Nézet-Séguin tout seul qui a réussi à porter sur un autel sonore un « Monde ivre à jamais de beauté et de vie » (paroles de l’« Adieu ») tout en « gardant au cœur les vies perdues et ceux qui sont dans la difficulté », comme il l’a rappelé à la fin de son discours liminaire. Le succès de cet inoubliable après-midi, qui nous a fait revivre l’essence des choses, comme si les contraintes s’évanouissaient d’un coup, l’espace de 90 minutes, est collectif.

Il y a des événements qui s’imposent avec une simple évidence. Celui-ci était placé sous le signe d’une humanité bienveillante. Le directeur général de l’OM en personne souhaitait la bienvenue un à un à tous les visiteurs, avant de saluer sur scène « le courage, la force et la solidarité des musiciens ». Pourvu que les captations Web préservent les discours et permettent de sentir la chaleur de cet accueil.

En salle, l’expérience était radicalement différente de celle de la semaine passée, car le réglage acoustique et le placement de l’orchestre n’avaient rien à voir. Les rideaux n’étaient pas tirés à la corbeille, mais sur les côtés à l’arrière de la mezzanine et, surtout, au pourtour du balcon.

Nous sommes très heureux d’avoir rédigé, samedi, un article sur la difficulté de la musique distanciée tant, dimanche, tout semblait presque facile et naturel, sauf pour les bois qui tendaient à donner un peu trop de son. En tout cas, aucun problème d’écho (on le percevait sur le dernier accord du 1er mouvement du Chant de la Terre) ni risque de problème de cohésion… Il est à noter que l’OM avait placé du public à la mezzanine, car des abonnements avaient été déjà vendus en mars.

Sur le plan musical, Yannick Nézet-Séguin présentait Prayer, une création pancanadienne écrite pendant la pandémie pour 36 musiciens de 28 orchestres. C’était hier la création mondiale en salle de cette très belle œuvre hymnique de Vivian Fung.

Un concentré d’émotion

Le plat de résistance, Le chant de la Terre, était présenté dans la version de Schoenberg et Riehn, une réduction chambriste à un instrument par partie, ici élargie en fonction des possibilités d’accueil de la scène (6 violons I et II, 4 altos, 2 cors, etc.). En version ainsi « réduite élargie », Le chant de la Terre ne nous prive pas de grand-chose. Le moment le plus décevant est le début de l’« Adieu », car le piano y remplace les percussions, mais pas avec la même sensation de mystère.

Après une surprenante Carmen, une étonnante Judith dans Le château de Barbe-Bleue, Michèle Losier a une fois de plus saisi les auditeurs avec une prestation nourrie et émue d’une grande plénitude vocale, jamais poitrinée (même dans le délicat passage rapide de « Von der Schönheit »). L’épanchement de la voix dans les dix dernières minutes était superbe. Frédéric Antoun a abordé ses solos avec beaucoup de vaillance. Sa voix est assez cuivrée et il est poussé dans ses retranchements, mais il a chanté avec beaucoup de classe. Il manque à Antoun et Losier du mordant dans la prononciation des consonnes, notamment les finales « t » ou « z » (« Lenz » pour lui « Herz » pour elle).

Après un 1er volet un peu fort, Yannick Nézet-Séguin a ciselé une palette de nuances admirables (« Le solitaire en automne ») avec des moments d’une intensité exceptionnelle, comme la coloration des bois à la fin du grand passage orchestral de l’« Adieu ».

Moment de Joie, « avec un grand J » comme le disait le chef. Concert inoubliable pour le public.

Yannick Nézet-Séguin dirige «Le chant de la Terre»

Fung : Prayer (création mondiale). Mahler : Le chant de la Terre (transcr. Schoenberg et Riehn). Frédéric Antoun (ténor), Michèle Losier (mezzo), Orchestre Métropolitain. Maison symphonique de Montréal, dimanche 20 septembre 2020. Web-diffusion du 2 au 9 octobre.