Effroi et surprises de la pandémie chez les éditeurs de disques

La COVID-19 a permis à des artistes de se poser pour enregistrer ce dont ils avaient toujours rêvé. Le pianiste Stephen Hough s’est par exemple plongé dans Schubert, Chopin et Schumann pour Hyperion.
Ben Stansall Agence France-Presse La COVID-19 a permis à des artistes de se poser pour enregistrer ce dont ils avaient toujours rêvé. Le pianiste Stephen Hough s’est par exemple plongé dans Schubert, Chopin et Schumann pour Hyperion.

« La période est compliquée, mais le calendrier reste conséquent, malgré la baisse d’activité et les difficultés du moment. On fait face », résume Jean-Marc Berns, directeur marketing et développement de l’étiquette Harmonia Mundi qui, en période estivale, travaille désormais le mardi à la suite de la décision de l’employeur de « mettre tout le monde en travail partiel à 20 % ».

Simon Perry, directeur général de l’étiquette anglaise Hyperion a, lui aussi, choisi le mardi (et le jeudi) pour être au bureau. C’est un de ses courriels qui nous a interpellés : « Ce bref message pour vous dire qu’il n’y aura pas de nouveautés Hyperion en août 2020. La crise de la COVID-19 et le fait que presque tous les projets d’enregistrements depuis mars 2020 ont dû être annulés ou retardés vont avoir un impact sur notre politique éditoriale au printemps 2021. »

Disques inattendus

« Nous réalisons de 45 à 50 enregistrements par an, et cela nous prend une année avant parution. En mars 2020, nous avons annulé les enregistrements de mars à juin. Ensuite, il y a eu les mesures de quarantaine. J’ai donc aussi fait le deuil de juillet et d’août. Cela veut dire qu’à cette période l’an prochain, nous n’aurons rien de neuf à mettre sur le marché. Donc nous avons retenu quatre parutions pour en avoir sous le coude », résume Simon Perry, qui a dû faire une croix sur deux projets avec Marc-André Hamelin, ce dernier n’ayant pu faire le voyage de Boston aux studios Teldex de Berlin.

Toutefois, la situation a eu des aspects positifs inespérés : « J’ai contacté des artistes qui avaient perdu concerts et tournées en leur disant : “C’est le temps de vous poser et de faire l’enregistrement auquel vous avez toujours rêvé  !” » Le pianiste Stephen Hough s’est plongé dans Schubert, Chopin et Schumann et la violoniste Alina Ibragimova a immortalisé les Caprices de Paganini. « Prévoyez beaucoup de piano, de violon ou de violoncelle solo l’an prochain », prévient Simon Perry.

Nous allons produire davantage, car nous ne savons pas s’il y aura une deuxième vague. Donc, si nous avons une petite fenêtre, nous allons en profiter. Par ailleurs, la SODEC et Patrimoine canadien, avec des allocations bonifiées, nous aident à produire plus. Les artistes recevront des cachets d’enregistrement plutôt que des cachets de scène.

L’ouverture de perspectives inattendues est corroborée par Alain Lanceron, président de Warner Classics : « Dire que beaucoup d’enregistrements ont été annulés et que c’est la catastrophe ? Eh bien non, c’est presque le contraire. Deux ou trois ont été reportés sans date, dont la Messa di Gloria de Rossini avec Antonio Pappano à Rome. Mais nous avons ajouté des enregistrements non prévus. Par exemple, cela fait des années que je voulais enregistrer un récital avec le ténor Michael Spyres. À la faveur des disponibilités accrues, nous allons en faire deux ! »

Le calendrier 2020-2021 restera donc très conséquent, d’autant que le budget d’enregistrements n’a pas été réduit. Mais l’incertitude plane. Comment, le 10 septembre, Renaud Capuçon et Simon Rattle pourront-ils enregistrer le Concerto pour violon d’Elgar à Londres ? « Fin septembre, je pourrai dire si ce que nous avons prévu a pu se réaliser. Nous avons tout de même une épée de Damoclès sur nos têtes », est forcé de reconnaître Alain Lanceron.

Au Québec, Guillaume Lombart, le nouveau propriétaire d’Atma Classique, va mettre les bouchées doubles à l’automne. « Nous allons produire davantage, car nous ne savons pas s’il y aura une deuxième vague. Donc, si nous avons une petite fenêtre, nous allons en profiter. Par ailleurs, la SODEC et Patrimoine canadien, avec des allocations bonifiées, nous aident à produire plus. Les artistes recevront des cachets d’enregistrement plutôt que des cachets de scène. »

ATMA se lancera ainsi dans le plus grand projet lyrique canadien de l’histoire : une intégrale des mélodies de Massenet en collaboration avec le Festival Classica : 319 mélodies en 12 CD avec Marie-Nicole Lemieux, Karina Gauvin, Michèle Losier, Julie Boulianne, Magali Simard-Galdès, Anna-Sophie Neher, Florence Bourget, Frédéric Antoun, Étienne Dupuis, Philippe Sly, Antonio Figueroa et Joé Lampron-Dandonneau. « Il y a un momentum permettant d’avoir autant d’artistes de qualité sur un même projet. J’ai insisté pour qu’on accélère les enregistrements : septembre, fin novembre et début 2021 », nous dit M. Lombart.

Passage au numérique

Sur le plan commercial, les temps ont été plus ou moins rudes selon les marchés. « Le numérique n’a pas souffert et, après une légère baisse au début du confinement (les 15 jours de “sidération” où toute l’attention s’est portée sur les chaînes d’information), l’activité a repris assez vite », nous explique Jean-Marc Berns. « Pour le physique, c’est évidemment très différent et très disparate selon les pays. La France a sans doute été un des pays les plus touchés, avec la fermeture des commerces et un commerce en ligne qui n’a pas pris le relais comme en Angleterre », poursuit-il. Guillaume Lombart dispose du chiffre le plus emblématique : « Au Canada, en mai, nous avons vendu un album ! » De quoi se réjouir que, pour ATMA, 90 % du chiffre d’affaires se fasse à l’étranger.

À la tête de Warner Classics, Alain Lanceron a vu la totale opposition du marché américain, à 85 % numérique, « où les ventes ont été renforcées par la pandémie », et français, « où le marché, qui est à 75 % physique, a baissé de 80 % » au plus fort de la crise. « Je ne sais pas jusqu’où le curseur va retourner côté ventes physiques », nous dit Alain Lanceron à propos du marché français. « Nous verrons à l’automne, mais cela me fait froid dans le dos, parce qu’en une semaine nous sommes passés d’un marché qualitatif physique à un marché numérique beaucoup plus petit, anglo-saxon, presque caricatural, composé de néoclassique, de compilations et de crossover. »

Guillaume Lombart observe que « la pandémie a accéléré la mutation vers le numérique pour des raisons environnementales ou le côté pratique », et il voit de bonnes choses à cela. « Arriver à 80 % de ventes numériques pour 20 % de ventes physiques va, au fur et à mesure, nous permettre d’éliminer des stocks, des coûts de transport et autres frais liés au support physique. » Il ne perd pas l’espoir d’associer numérique et qualité : « Le site ATMA, dont la fréquentation a doublé pendant la crise, permet de sélectionner la qualité audio et, en général, c’est la meilleure qui est choisie. Mais je pense qu’il faudra toujours garder une partie physique pour les ventes en spectacle et pour certains territoires, dont le Japon et l’Europe. »

L’enjeu est d’importance pour Simon Perry et Hyperion, qui ont fait le choix de boycotter le streaming. « De nombreux labels ne déboursent rien pour leurs enregistrements, payés par les artistes ou des mécènes. Ces étiquettes n’ont strictement rien à perdre en allant sur les services de streaming, où les gens consomment de la musique pour presque rien. Hyperion dépense 2,5 millions de dollars canadiens pour ses enregistrements chaque année. Si j’allais en streaming et qu’une faible partie de nos acheteurs changeait d’habitude de consommation, l’entreprise fermerait à court terme. Prenez le CD Medtner-Rachmaninov de Marc-André Hamelin avec le Philharmonia. J’ai calculé qu’il me faudrait 59 millions de streams sur Spotify juste pour rembourser les frais d’enregistrement ! »

Hyperion ne travaille qu’avec Apple Music (qui paie plus de redevances) sur des listes spécifiquement façonnées. « En deux ans, mon top-100 est exclusivement constitué de musique pour piano », constate Simon Perry, qui enregistre pourtant dans tous les genres.

Cela reste, encore et toujours, la grande crainte d’Alain Lanceron : que le mode d’écoute influe à terme sur la politique d’enregistrement. « La musique vocale, qui n’est pas streaming friendly, va en pâtir. Par ailleurs, alors que les ventes physiques reflètent de manière précise la politique de sorties et de rééditions, en numérique, parmi les trente meilleures ventes de l’année, on trouve au maximum deux nouveautés et, parfois, des choses qu’on ne se souvient parfois même pas d’avoir éditées. Il suffit qu’un titre se niche dans la bonne playlist ou le bon algorithme pour se retrouver avec des millions de streams. Cette perte de contrôle sur le catalogue est inquiétante, mais c’est aussi une excellente nouvelle, car cela débouche sur des ventes imprévues et non budgétisées. »

Mais le président de Warner pense que « dans les périodes troublées il faut s’accrocher aux fondamentaux : découvrir de nouveaux artistes, travailler les artistes importants du label et magnifier le fonds de catalogue pour faire devoir de mémoire avec les artistes du passé ». « En ce moment, l’artistique reprend des couleurs », nous dit-il. La joie sera-t-elle de longue durée ?

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