Quand se taire n’est plus une option

Après avoir été plongé dans l’eau chaude mercredi soir à la suite d’allégations d’inconduite visant son protégé Bernard Adamus, le président de l’étiquette de disques Dare To Care (DTC), Éli Bissonnette, a dit avoir lui-même abusé de son autorité et a annoncé qu’il se retirait de ses fonctions. La tourmente a poussé certains des artistes dont il était le gérant à rompre leurs liens avec lui, dont Cœur de pirate et Les sœurs Boulay, et les employés restants à se dissocier du fondateur de la boîte.

C’est « par respect pour les artistes et employés de DTC, et pour m’assurer que leur travail et leur réputation soient totalement dissociés de mes paroles ou des gestes que j’ai posés qui n’ont pas été à la hauteur de mes responsabilités, que je me retire dès aujourd’hui et pour une durée indéterminée de mes fonctions chez DTC », a déclaré Éli Bissonnette dans un message sur Facebook.

Mercredi soir, DTC avait décidé de rompre ses liens d’affaires avec le chanteur Bernard Adamus, dont des agissements passés ont soulevé l’indignation en ligne, notamment sur Instagram. L’auteur-compositeur-interprète avait présenté ses excuses et annoncé qu’il allait faire « une pause ». Joint par Le Devoir, Bernard Adamus n’a pas voulu commenter immédiatement la situation.

La maison de disques fondée en 2000 par Éli Bissonnette avait quant à elle publié une courte note où elle précisait que ses valeurs « prônent un environnement sécuritaire et exempt de toute forme de violence ou d’abus ».

Ces affirmations n’ont toutefois pas mis fin à toutes les rumeurs, dont une, persistante, selon laquelle il aurait acheté le silence d’une victime de Bernard Adamus. Jeudi après-midi, dans une note sur Facebook, le président de DTC — qui n’avait pas rappelé Le Devoir au moment où ces lignes étaient écrites — s’est dit « indigné » de la nature des dénonciations à propos d’Adamus et se reconnaît « complice de tout un système qui maintient les victimes dans le silence ».

« Est-ce que j’étais au courant des rumeurs le concernant ? Oui. Est-ce que j’ai déjà essayé de creuser pour comprendre à quoi on faisait face ? Oui, mais pas assez. Est-ce que je savais tout ? Non. Est-ce que j’ai déjà essayé de faire taire qui que ce soit ? Non. Est-ce que j’ai déjà versé une somme d’argent pour faire taire quelqu’un ? Jamais de la vie ; je n’aurais pas pu me regarder dans le miroir. Est-ce que j’ai pris la décision de continuer à travailler avec Bernard Adamus ? Oui. Est-ce que c’était une erreur ? Oui. Je la dénonce et l’assume. »

M. Bissonnette, qui a longtemps été au conseil d’administration de l’ADISQ, reconnaît ensuite le fait qu’il s’est servi du privilège de sa notoriété et de son autorité pour avoir des « agissements, remarques, relations [qui] n’étaient pas forcément d’égal à égal ». « Je n’ai jamais volontairement utilisé ce privilège et je n’ai jamais voulu rendre qui que ce soit inconfortable, mais suite à ma réflexion de la dernière année, je ne peux nier que ça s’est produit. » En fin de journée, il a supprimé son compte Facebook.

Des témoignages se sont multipliés sous la note de Bissonnette, dont celui de la musicienne Ariane Zita, qui a décrit des gestes déplacés, dont des messages textes « louches ». L’ancienne assistante du patron de DTC, Audrey Canuel, a pour sa part raconté que Bissonnette avait fait de sa vie « un enfer pendant des années, à exercer une emprise malsaine sur moi, à me texter à des heures impossibles des choses très limites pour une relation employée-patron. […] Je te voyais comme un modèle, et j’ai quitté ton entreprise en mille miettes ».

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Des artistes réagissent

Tous ces rebondissements ont eu un impact sur les artistes de la maison de disques. Sur Instagram, Béatrice Martin (Cœur de pirate) a dit avoir « pris la décision de rompre [ses] liens en gérance avec Éli Bissonnette ». Dans un second message, elle ajoute : « Je suis directement liée à son succès et au succès de sa boîte, j’ai financé pas mal de projets au final, grâce à mon travail. […] Mais mon travail, mes efforts, ma réussite ne devrait pas servir à nourrir le mal, les secrets, les abus de pouvoir, les artistes qui n’ont franchement pas d’affaire là. […] Un moment donné ça suffit. En tant que personne qui a vécu des agressions sexuelles à plusieurs reprises dans ma vie, je peux pas rester là à rien faire, à soutenir un système ancré dans un patriarcat toxique. » Béatrice Martin saluait enfin « les incroyables employés qui ont travaillé pour [elle], qui vont reprendre les rênes ».

En tant que personne qui a vécu des agressions sexuelles à plusieurs reprises dans ma vie, je peux pas rester là à rien faire, à soutenir un système ancré dans un partenariat toxique

 

Toujours sur Instagram, Les sœurs Boulay ont ensuite réagi, disant d’abord prendre « l’entière part de blâme qui nous revient et qu’on ne se cachera pas : on était au courant de certaines allégations inacceptables. […] Avait-on eu accès à toute l’information ? Non. Mais a-t-on fait l’autruche par peur d’y perdre des plumes ? Oui. On avait décidé de ne pas renouveler notre contrat de disques. Mais on aurait pu faire plus. On ne l’a pas fait. C’était hypocrite et inconséquent ».

« Étant nous-mêmes des survivantes et des proches de victimes d’abus ou d’inconduites, on a pris un engagement il y a un moment déjà : éliminer de nos cercles professionnels et personnels les personnes problématiques et leurs alliés, poursuivent Les sœurs Boulay. Il nous aura fallu plus de temps pour sortir du noyau qui nous a mises au monde professionnellement, mais on ne peut plus reculer, ni rester dans le statu quo. Nous quittons dès aujourd’hui l’équipe de gérance de Dare To Care Records. »

On était au courant de certaines allégations inacceptables [...] Avait-on eu accès à toute l’information ? Non. Mais a-t-on fait l’autruche de peur d’y perdre des plumes ? Oui.

 

Les employés se dissocient

Les 25 employés de DTC se sont réunis jeudi et ont à leur tour publié un message en ligne dans lequel ils disent se dissocier des gestes d’Adamus et d’Éli Bissonnette. Concrètement, ce dernier « n’est déjà plus présent au sein du comité de direction et ne prend plus part à aucune réunion, décision ou discussion avec les membres de notre équipe. Nous avons bien conscience qu’il est toujours l’unique actionnaire de Dare To Care et que c’est un problème. Nous envisageons donc la voie de la médiation pour modifier notre structure afin d’assurer la continuité de nos opérations ».

L’Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) a dit au Devoir ne pas vouloir faire de commentaires relatifs à des cas particuliers comme celui impliquant l’un de ses membres, DTC. Sa directrice générale, Solange Drouin, a toutefois réitéré être « très sensible à ces enjeux », rappelant la création d’APARTÉ, un service d’assistance et de ressources contre le harcèlement et les violences en milieu culturel. « Je pense qu’on a un rôle collectif à jouer [pour que cessent ces agissements]. […] Il faut qu’on prenne nos responsabilités. »

10 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 10 juillet 2020 04 h 32

    Dur

    Cout' donc, c'est ben donc dur de pas abuser de ses pouvoirs.

    • Françoise Labelle - Abonnée 10 juillet 2020 07 h 41

      Surtout quand on en a. ;)
      L'impuissance est une (la) clé de voûte de la pub.

  • Alain Roy - Abonné 10 juillet 2020 07 h 31

    Dare To Care Records.

    Dare To Care Records!! Vraiment? Il n'y avait pas assez de mots français dans le dictionnaire pour couvrir leur duperie?

  • Marie-Chantal Doucet - Abonnée 10 juillet 2020 08 h 28

    Dare to care, mile public house

    Deux entreprises qui dévient des nouvelles normes de rapports sociaux et qui dévient en plus de la Loi sur l'affichage en français.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 juillet 2020 13 h 04

      Le français?? Ah! Oui! Je me souviens...mais, il faut croire que c'est plus facile d'oublier...

  • Yves Corbeil - Inscrit 10 juillet 2020 08 h 36

    Où est-ce qu'on s'en va

    Je regarde tout cela et je me dis mais coudonc, t'étais où ces dernières années pour ne rien voir de cela. J'étais pas sur les réseaux sociaux, ça c'est sûr, je n'étais pas non plus devant mon écran TV a regardé, écouter cette culture du m'as-tu vu s'émoustiller à l'écran comme sur leurs téléphones. Depuis l'avènement de tous ces réseaux dit sociaux, il s'est crée une distance malsaine entre plusieurs utilisateurs qui exposent et sexe posent aux yeux de tous pour faire monter sa cote. C'était écrit dans le ciel que ça allait déraper solide un moment donné. Je ne prends la part de personne dans ce dossier, je déteste tous ceux qui abusent des plus vulnérables parce qu'ils possèdent un petit pied d'estale, un avantage sur ses victimes. Mais en même temps je me dis qu'il faut un minimum de jugement de la part des victimes face à leurs bourreaux.

    Ces réseaux qui détruisent notre société, vont-ils devenir nos nouvelles cours de justice. Plus besoin de services de polices, seulement des radars photos et des caméras partout ni non plus de système judiciaire, les réseaux sont-là pour prendre la relève, ensuite il reste juste aux coupables de se pendre eux-même pour leur vie gâcher et celle de leur victime. Ensuite tu as droit aux conseils de tous les genres d'experts nécessaire à la guérison des nombreuses que tu t'es infligé au cour des années à fréquenter ces réseaux dit «sociaux». Et pour les boureaux, bien ils se recyclent en conférencier et agent conseils pour prévenir les dérives qui guettent inévitablement ceux-là qui fréquentent les réseaux sans un bon «coaching» de ces pseudos experts conseils et ensuite on introduira cela dans nos maternelles quatre ans. Au final, la roue tourne sans cesse, des vedettes disparaissent et sont remplacé par d'autres qui elles aussi disparaitront, le cycle de la vie provoquer de manière précoce.

    Non, je l'aimes de moins en moins cette société-là et je ne prends la défense d'aucuns prédateurs, ni accusateurs sociaux.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 10 juillet 2020 13 h 06

      Moi non plus.

  • Jean-Charles Morin - Abonné 10 juillet 2020 13 h 11

    Une raison sociale qui en dit long sur nos turpitudes.

    "Dare to Care Records", une boîte fondée par un francophone. De kossé?

    Coudon, la loi sur la francisation des entreprises et des raisons sociales a-t-elle été abolie sans qu'on le sache?

    Une chose est sûre: à l'Office Québécois de la Langue Française, le silence est une option. C'est même apparemment la saveur du jour. "Dare to care" ("Oser avoir soin") ne constitue certainement pas sa devise.

    Les gens qui y travaillent sont occupés à quoi au juste? Faudrait savoir.

    Il est dommage que les artistes francophones en relation d'affaire avec DTC n'aient pas eu le courage de quitter cette boîte pour non-respect de la langue française. Il faut croire que leurs priorités sont ailleurs.