Ida Haendel dépose son archet pour toujours

Ida Haendel
Photo: Jelle Pieter de Boer Creative Commons Ida Haendel

« La grande violoniste du XXe siècle Ida Haendel n’est plus », lira-t-on dans les journaux jeudi. On va même, et cela a débuté mercredi, au lendemain de son décès, lui attribuer l’âge de 91 ans, une jeunesse qui la flatterait beaucoup et la ferait sourire.

Ida Haendel était née un 15 décembre à Chelm, en Pologne. Oui, mais en quelle année ? Quelque part entre 1923 et 1928. On sait qu’en 1935 elle glana le 7e prix à la 1re Compétition Wieniawski, possiblement la plus relevée du siècle, puisque Ginette Neveu la remporta devant David Oïstrakh.

Sur la foi de ces repères et l’ayant sans doute maintes fois cuisinée à ce sujet, puisqu’une sympathique complicité les liait, Claude Gingras a avancé, dans son livre Notes, l’année 1924 comme la plus probable. Par recoupement, sa médaille d’or du Conservatoire de Varsovie ayant été acquise à neuf ans en 1933, Ida Haendel nous a quittés le 30 juin, à Miami, à 95 ou 96 ans.

La jeune Polonaise avait échappé in extremis à la guerre parce qu’elle s’était établie avec sa famille en Angleterre, pays d’accueil pour les enfants prodiges. Ida Haendel, qui avait étudié avec Carl Flesch, George Enescu et subi l’influence de Josef Szigeti, était un prodige dans tous les sens du terme : elle jouait encore jusqu’à ces dernières années, une longévité hors du commun, alors qu’elle s’était déjà produite en décembre 1936 avec Thomas Beecham au Queen’s Hall de Londres.

Montréalaise de cœur

Ida Haendel a été longtemps Montréalaise. Elle s’était établie à Montréal en 1952 avec sa famille pour rejoindre sa sœur aînée, Alice. Citoyenne canadienne, comme le raconte son neveu Richard Grunberg, qui a fait part de son décès sur Facebook, Ida Haendel quitta Montréal pour Miami en 1979 lorsque la santé de son père commença à décliner.

Dans les années de guerre et d’après-guerre, la jeune violoniste avait été l’une des coqueluches du Londres musical, d’autant qu’elle jouait pour les soldats, les ouvriers et dans les hôpitaux. Elle n’hésitait pas non plus à s’attaquer à des monuments du répertoire, comme le Concerto de Brahms, chose alors unique de la part d’une interprète féminine. Ida Haendel est une pionnière de son instrument, avec Ginette Neveu, Erica Morini, Joanna Martzy et Gioconda de Vito.

Le moment qui symbolise plus que tout autre la vie musicale d’Ida Haendel est sa rencontre avec Sergiu Celibidache, matérialisée par le Concerto pour violon de Brahms, justement, gravé le 6 mars 1953 à Abbey Road pour His Masters Voice, l’un des très rares disques officiels du chef roumain.

Celibidache a profondément marqué Ida Haendel, dont la carrière discographique avait débuté chez Decca en 1940. Elle en était l’une des premières artistes exclusives. À partir des années 1950, elle réalisa pourtant la plupart de ses enregistrements importants chez HMV-EMI.

Claude Gingras rapportait dans Notes qu’« en 1949, elle interpréta le Concerto de Sibelius à la Radio finlandaise et reçut du compositeur un message de félicitations qu’elle conserve aussi précieusement que son Stradivarius ». Ce Stradivarius est un instrument de 1696, son second. Elle avait joué au début de sa carrière sur un instrument de 1726 appelé « La belle au bois dormant ». Quant au Concerto de Sibelius, Testament en a publié un concert enregistré 44 ans plus tard au Royal Albert Hall avec Simon Rattle.

D’innombrables tournées parsèment la carrière d’Ida Haendel. Elle s’est produite pour la première fois aux États-Unis en 1946, a été la première soliste occidentale à se produire en Chine après la Révolution culturelle, au printemps de 1973, et fut un pilier des Prom’s de Londres, où elle est apparue à 68 reprises. Outre les concertos les plus connus du répertoire, elle a aussi défendu le répertoire anglais, et notamment le Concerto pour violon de Britten, dont elle a enregistré une version de référence avec Paavo Berglund chez EMI.

Commander of the British Empire, Ida Haendel était titulaire de doctorats Honoris causa du Royal College of Music de Londres (2000) et de l’Université McGill en 2006, année où elle a joué pour le pape Benoit XVI dans le camp d’Auschwitz.

Personnage d’un fort caractère, la « grande dame du violon » laisse aussi de nombreux enregistrements de concerts réédités ces dernières années.

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