La traversée du brouillard de Klô Pelgag

L’idée de se répéter hante Klô Pelgag, d’autant plus que ses deux premiers disques ont obtenu un réel succès. Il serait trop facile de rester dans sa zone de confort.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’idée de se répéter hante Klô Pelgag, d’autant plus que ses deux premiers disques ont obtenu un réel succès. Il serait trop facile de rester dans sa zone de confort.

Il y a deux pièces qui s’intitulent Notre-Dame-des-Sept-Douleurs sur le tout nouveau disque de Klô Pelgag, disque qui porte justement ce nom intrigant. Ce sont deux instrumentales qui ouvrent et ferment ce troisième album de l’autrice-compositrice-interprète. Deux pièces entre lesquelles la chanteuse tire un long et sombre trait d’union où elle nomme la détresse et creuse avec une transparence améliorée son « aventure » musicale dans la noirceur.

Avec sa repousse jaune, sa chemise orange citrouille et ses lunettes fumées bleues, on peut avoir du mal à croire que Klô Pelgag a broyé autant de noir que le révèle ce nouvel album musicalement ample où elle a voulu se dépasser. Et pourtant, ce Notre-Dame-des-Sept-Douleurs représente « une période assez tumultueuse » à l’intérieur d’elle. « C’était assez intense, beaucoup d’événements se sont chevauchés dans ma vie, ç’a été… Je le vois comme une aventure, la création en tant que telle, le début et la fin, le chemin qui englobe les deux. »

Le titre évoque cette ville du Bas-Saint-Laurent, dont le nom faisait frissonner la petite Chloé Pelletier-Gagnon lorsque la voiture familiale passait devant la pancarte au bord de la 132. L’endroit s’est avéré, dans sa réalité d’adulte, être un petit coin de paradis. Voilà le genre de cheminement qu’on sent sur ces douze nouvelles chansons.

« C’est une façon de dire que l’un et l’autre ne sont pas si loin que ça, explique la trentenaire. C’est juste un pas pour switcher de l’autre côté, mais c’est un pas immense. C’est un peu ça que ça m’a appris, ce genre de brouillard là, épais, où j’avais l’impression que c’était une erreur que je sois vivante. C’était une émotion qui me submergeait complètement. Et j’ai réussi à traverser de l’autre côté. C’est possible, mais ç’a pris du temps. Toute ma vie. Tout ça, c’est le travail d’une vie. »

Klô Pelgag aime l’outil poétique et les images dans ses chansons, et ce nouvel effort n’y fait pas exception. Mais sans se la jouer journal intime, ce nouveau disque la dévoile peut-être avec plus de clarté. On comprend bien la nature de certaines relations toxiques (Rémora, Mélamine), on peut presque porter son deuil (La fonte), sentir son désir de disparaître (Umami, À l’ombre des cyprès).

« Pour moi, ça n’a jamais été une barrière, l’aspect de transfiguration, l’aspect métaphorique, poétique. Ç’a toujours été pour moi une façon de me révéler beaucoup. Mais c’est vrai que dans cet album-là, c’est plus transparent, c’est plus brut d’une certaine façon, explique la pianiste. Ce sont des images, mais encore plus claires, avec des mots plus simples. C’est un peu à l’image de l’évolution de mes pochettes, c’est de plus en plus réaliste. »

Elle trouve un peu cliché cette idée de la musique comme thérapie, mais du même souffle, elle sent bien que le processus de création de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est de cette nature. Et au-delà de son mal-être, elle voit là, d’une certaine façon, son rôle d’artiste.

« Dans la vie, ce n’est pas tous les gens qui peuvent nommer ce qu’ils sentent, exprimer leurs émotions. Tout ça devient refoulé, et ça sort mal dans plein de sphères de la vie, sur Internet, dans les réseaux sociaux, dans les relations avec les autres, parce qu’ils se connaissent mal. C’est une des grandes chances qu’on a comme artistes ou musiciens : notre travail, c’est de nommer. Et même plus que nommer, c’est aller dedans, dans la bête, dans le trou noir et regarder comment les trucs sont et d’essayer d’en sortir. »

Se surpasser

Cette idée de s’en sortir, de bouger, d’avancer, elle est très chère à Klô Pelgag, et ce, depuis longtemps. Refaire le déjà-fait la répugne presque. En tout cas, l’idée de se répéter l’inquiète, d’autant plus que ses deux premiers disques ont obtenu un réel succès. Il serait facile de rester dans la zone confortable, quoi.

« J’avais le sentiment de devoir me kicker le cul pour amener ma musique ailleurs, dit-elle en riant. Personne ne peut être plus rough avec moi que moi. Je suis très critique envers la musique en général, ou envers la pertinence des choses, alors quand, moi, je le fais… je ne peux pas être dans la paresse ou le déjà-vu. Je veux connaître le sentiment, le buzz de me surpasser tout le temps. Et c’est une sensation que je ne retrouve nulle part ailleurs. »

Pour une première fois, la musicienne qui ne sait pas écrire la musique a signé quelques-uns de ses propres arrangements — trois sont aussi signés par Owen Pallett — et a dû se plonger dans ce qu’elle déteste le plus dans le travail en studio : la technique. Les logiciels. Autant de choses « anti-spontané » qui sont un mal nécessaire pour immortaliser la musique.

J’avais le sentiment de devoir me "kicker" le cul pour amener ma musique ailleurs. Personne ne peut être plus "rough" avec moi que moi

 

Mais avec l’aide précieuse de son allié Sylvain Deschamps, elle y est parvenue et s’est même amusée en chemin. Elle mentionne Où vas-tu quand tu dors, « qui module tout le temps un peu », en changeant doucement de tonalité jusqu’à la fin du morceau. Voilà son Temps des cathédrales, quoi ? Elle rit. « Ben, c’est un peu un clin d’œil à toutes les tounes pop, qui pour se donner du pouvoir, vu qu’elles sont au bout de leurs ressources, font une modulation. Ça donne une impression d’intensité, mais au fond c’est la même affaire qui fait juste monter. On est tous bernés par le tour de magie. »

Musicalement, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs ne manque pas de magie, avec une approche ample et moderne, quelque part entre la chanson rock, l’orchestre à cuivres et à cordes et les claviers synthétiques. « Je pense que c’est moins acoustique que ce que j’ai déjà fait, où il y avait un aspect orchestral et musique de chambre, explique Klô Pelgag. Là, on ne peut pas dire que c’est un album orchestral, même s’il y a des cordes. Les cordes sont un peu un instrument, comme la basse est un instrument. »

Ce troisième disque et toutes les réflexions qui l’ont nourri marqueront un pivot dans la façon dont Klô Pelgag pratiquera son métier, estime-t-elle. Elle évoque son horaire impossible de 2017, période où elle a dit oui à presque tout. Là, elle va « changer beaucoup de choses » pour ne pas se brûler, d’autant qu’elle est maintenant mère. « Quand tu commences à faire de la musique, on te dit tellement que ça va être dur et que tu ne vas pas réussir que, quand ça marche, tu prends tout ce qu’on t’offre. Quelque part par respect pour ceux pour qui ça n’a pas marché, ou parce que tu te considères chanceuse. » Mais maintenant, sans tomber dans le confort qu’elle craint tant, elle voit bien qu’il y a des douleurs qu’il vaut mieux ne pas s’infliger. 

Notre-Dame-des-Sept-Douleurs

Klô Pelgag, Secret City, déjà en magasin