Le prix Polaris, son jury et la crise des médias

Après 15 ans d’existence, le prix Polaris reste pertinent, selon Claire Dagenais, pour qui l’exercice de la liste des 40 artistes présélectionnés est peut-être une des actions les plus  importantes de la récompense.
Denise Militzer Après 15 ans d’existence, le prix Polaris reste pertinent, selon Claire Dagenais, pour qui l’exercice de la liste des 40 artistes présélectionnés est peut-être une des actions les plus importantes de la récompense.

Alors que tout le pays s’encabanait, à la mi-mars, l’organisation du prix musical Polaris, qui récompense depuis 15 ans le meilleur disque canadien de l’année sans égard aux ventes et au genre, nommait sa nouvelle directrice générale, Claire Dagenais. Rencontrée à distance quelques jours avant le dévoilement de la présélection du prix, la patronne bilingue dit se concentrer sur le mandat du Polaris et continuer à veiller sur l’équilibre délicat de son vaste jury, encore plus dans un contexte de crise médiatique.

Le prix Polaris est une organisation à but non lucratif qui repose sur une petite équipe de travailleurs — ils étaient trois jusqu’à récemment —, mais sur un large jury bénévole de quelque 200 membres. Le résumé classique est le suivant : la cohorte est composée de journalistes de musique, de blogueurs et d’animateurs issus d’un peu partout au pays. Mais l’enfer est dans les détails.

Claire Dagenais est employée du Polaris depuis 2010, alors elle en sait quelque chose. Elle qui est née à Toronto de parents québécois et assure bien comprendre les sensibilités linguistiques et régionales qui vont de pair avec un tel prix pancanadien. En reprenant l’image souvent proposée par son prédécesseur, Steve Jordan, elle croit que « le moteur, ce qui fait bouger la voiture [du Polaris], c’est le jury. Et il faut qu’on soit attentifs, et vraiment dévoués à assembler des gens qui soient représentatifs de toutes les provinces, de tous les genres et de toutes les langues. C’est difficile d’essayer de trouver un équilibre », d’autant que les jurés doivent être des passionnés de musique, fréquemment exposés aux disques produits au Canada.

En ce sens, le prix Polaris, qui a par le passé souligné la qualité du travail de Karkwa, Arcade Fire, Patrick Watson, Lido Pimienta et Kaytranada, est intrinsèquement lié à l’état de santé des médias. « On est dans un environnement où plusieurs publications ont arrêté de publier ou ont fermé leurs sections culturelles », note Dagenais. Avec comme conséquence une certaine perte d’expertise musicale, ce qui rend le recrutement du jury plus exigeant. Chaque année, entre vingt et trente membres quittent le jury, soit parce qu’ils sont inactifs dans les discussions musicales de la communauté du jury, soit parce qu’ils ne sont plus en mesure d’être pertinents.

Ce qui force le Polaris à « repenser qui sont des filtres de musique », note Claire Dagenais, qui estime qu’il « fallait aussi un peu ouvrir les paramètres ». Le prix laisse davantage de place aux blogues et autres sites culturels en ligne, mais aussi à des DJ. « Eux aussi ils sont des filtres de musique, peut-être d’une façon différente d’un critique, mais ils font toujours des choix au niveau musical. Et je crois que ça donne des perspectives différentes », dit la nouvelle directrice générale, en précisant tout de même que cette ouverture est assortie d’une vigilance accrue pour éviter les conflits d’intérêts.

Après 15 ans d’existence, le prix Polaris reste pertinent, selon Claire Dagenais, pour qui l’exercice de la liste des 40 artistes présélectionnés est peut-être une des actions les plus importantes de la récompense. Oui, il y a le prix de 50 000 $ pour le gagnant, mais le fait de dévoiler la crème de l’année musicale et d’alimenter les discussions autour de ces artistes est à ses yeux le plus proche du mandat de l’organisation.

Encore là, il y a un lien avec la santé des médias, croit-elle. Moins il y a d’articles sur la production musicale, moins les mélomanes ont de guide pour découvrir ce qui se fait de mieux. « Et je pense que des trucs comme la “longue liste” et la “courte liste” du Polaris, ça devient une ressource pour ceux qui cherchent. Si tu vas sur Spotify, Apple ou peu importe la plateforme, je trouve que d’avoir accès à tout, c’est trop. Et je ne sais pas où commencer. Je ne dis pas que tout le monde va aimer tout ce qui est sur la longue liste — je dirais même que si t’aimes tout sur la longue liste, on ne fait pas notre job ! — mais ça donne un point où commencer ses recherches. »

En février, dans le Globe and Mail, une chronique de Brad Wheeler estimait après analyse des récents gagnants (la vétérante Buffy Sainte-Marie, l’autochtone malécite Jeremy Dutcher, la rappeuse noire Haviah Mighty) que le Polaris « avait changé » et qu’il devait être honnête avec lui-même en assumant son « activisme » qui faisait que le prix était remis non pas au « meilleur » album, mais au plus important.

Claire Dagenais ne partage pas ce regard sur le Polaris. Elle estime que de tels propos montrent un « dédain » du travail du jury et qu’un disque peut à la fois être le meilleur et le plus important. « Et je trouve que c’est ce qui est arrivé les dernières années. Personne dans le jury ne met en avant un album qui n’est pas, je vais sacrer, crissement bon, note la directrice générale du prix. Il faut aussi dire qu’on vit dans une société, on est influencés par celle-ci même si on n’en est pas conscients. Les droits des Autochtones, la discrimination, le racisme, le sexisme, la transphobie… ce sont des conversations qu’on a maintenant. Dire que ça ne va pas avoir un impact dans les arts qu’on consomme et qui nous frappe au cœur, c’est impossible. »

Pour la suite des choses, Claire Dagenais aimerait bien ajouter un quatrième employé à l’organisation afin de pouvoir réaliser efficacement quelques nouveaux projets. Dans sa besace, elle traîne notamment cette idée de faire rayonner d’anciens musiciens nommés au Polaris dans des consulats ou des ambassades. « On veut toujours aider les artistes à exploiter tout leur potentiel. »